Sur la montagne de Tanger, où elle a installé son atelier, Yto Barrada a créé la résidence The Mothership. Un espace de liberté et de création où germent les graines, les idées et les projets, animé par un esprit de militantisme botanique qui redéfinit les contours de l’écologie locale.
Lorsque l’on pousse le lourd portail vert au sommet de la vieille montagne de Tanger, on se retrouve au milieu d’un champ de carottes sauvages bordé d’eucalyptus, en lisière d’un domaine forestier, avec pour seul horizon le détroit, sans savoir ce qui nous attend au bout du chemin. En contrebas, après la roulotte et le potager, sont distribuées deux bâtisses : une maison de famille construite sur d’anciennes écuries, et une autre, plus récente, qui abrite des chambres et une bibliothèque peinte à la chaux rose, au-dessus de l’atelier de teinture et de la banque de graines. Ici les animaux ont des noms de fleurs, Mimosa la chienne, Khzama l’âne, et liberté rime avec vie en communauté. Pas de contraintes de productivité ni d’injonction à la performance, les résidents et résidentes viennent de tous les milieux et de toutes les disciplines et sont d’abord là pour expérimenter, observer, échanger et ralentir. À l’ombre du figuier centenaire, The Mothership prend des airs de refuge, de sanctuaire.

« Au commencement, il y avait une maison vivante », qu’Yto Barrada a quittée il y a treize ans pour aller travailler à New York. Occupée seulement l’été, la maison arbore petit à petit les traces du temps et de la proximité de la mer. Les murs commencent à changer de couleur et les guêpes maçonnes à y bâtir leurs nids. Pour réinvestir les lieux, en 2015, l’artiste décide d’y créer son jardin de plantes tinctoriales, dans le prolongement de ses premières expérimentations textiles. Indigo, genêt, garance… elle se met à semer au milieu des pin parasols, eucalyptus et autres, deux cents espèces végétales déjà présentes. Aujourd’hui, le jardin se lit « comme un film d’Oskar Fischinger », où les fleurs éclosent en séquence : la rose, puis les arums et ensuite l’alcatraz venue du Mexique. « Parfois on m’appelle pour me dire : tu as raté les glycines, c’était ce matin ! », raconte Yto Barrada avec une forme d’émerveillement dans la voix. L’occasion pour elle de rappeler que Tanger ne saurait se résumer à ses étés, que l’iris fleurit entre janvier et février, l’oxalis en octobre, et qu’il existe ainsi tout un calendrier botanique de « saisons à partager ».Son intérêt pour les plantes, au-delà du fait d’avoir grandi au milieu de cette petite forêt, lui est réellement venu à travers la photographie et le sujet du terrain vague, au gré des transformations – parfois radicales – de la ville du détroit. « Les terrains abandonnés, parce qu’ils sont fermés, ont des variétés de fleurs qu’on ne retrouve pas ailleurs, où tout est ratiboisé. À force de traîner dans les terrains vagues pour les photographier, j’ai commencé à vouloir savoir le nom des plantes, donc j’ai commencé à fréquenter des botanistes et des jardiniers. » C’est à cette époque, en 2007, qu’elle réalise le film The Botanist et la série photo Iris tingitana en hommage à la fleur endémique symbole de Tanger, mais également métaphore de la fragilité et de la résistance face à l’urbanisation sauvage.

« Je garde tout comme butin de guerre »
Aujourd’hui, l’illettrisme botanique inquiète Yto Barrada autant qu’il l’intéresse et l’inspire. C’est notamment en espérant partager la passion des fleurs qu’elle a introduit des color walks dans son jardin tinctorial, balades inspirées par le poète William Burroughs, notamment du temps de ses années tangéroises. Elle insiste sur la perte de savoir-faire et de connaissances, liée à l’exode rural et à la sécheresse, qui induit une forme de dépossession d’un héritage absolument essentiel. Pour elle, « les noms d’usage ont été donnés pour des raisons de praticité, ignorant tout un pan de notre patrimoine oral. Pendant mes balades, j’en profite donc pour apprendre auprès des autres le nom des plantes dans différents dialectes, ainsi que des usages, notamment médicinaux, que je pourrais ignorer ».Derrière la contemplation, il y a aussi l’histoire des migrations végétales, les strates de graines et de boutures apportées il y a un siècle par des Sud-Africains et des colons britanniques. Témoin de cette histoire, la tombe de James McBey – peintre britannique et ancien propriétaire des lieux jusqu’à sa mort en 1959 – se trouve de l’autre côté de la clôture, sur le chemin qui descend vers la plage où Yves Saint Laurent avait l’habitude de faire la fête. Lorsqu’on lui demande comment elle négocie avec l’histoire coloniale de la maison, Yto Barrada convoque Kateb Yacine : « Je garde tout comme butin de guerre, il y a une expérience méditerranéenne et je m’adosse dessus. » Elle tente ainsi de réintroduire des plantes endémiques d’Afrique du Nord, avec une attention particulière pour les plantes tinctoriales comme outils de travail et d’éducation, à la fois en lien avec sa pratique textile et une pensée écoféministe plus globale.

Réinventer le patrimoine
Cette année, pour la première fois pourtant, elle remet en question la façon dont elle plante, en semant moins et en travaillant davantage avec l’existant : l’eucalyptus envahissant, le peuplier argenté qui est absolument partout. « Il y a tout un savoir-faire à construire, à ajuster. Construire “avec”. » Dans cette perspective, elle a organisé une résidence à The Mothership avec son amie Mira van den Neste, artiste et scénographe avec qui elle a notamment collaboré pour son exposition au Stedelijk Museum d’Amsterdam en 2023. À rebours des politiques urbaines actuelles, la démarche d’Yto Barrada questionne la façon de défier l’ordre naturel à des fins capitalistes : « On est en train de reproduire les erreurs de la Costa del Sol et de la Californie qui brûle », explique-t-elle en mentionnant l’exemple du Carrefour du Socco Alto qui est venu remplacer un marais, ou encore d’espèces telles que l’arbousier, qui sont arrachées alors qu’elles tiennent les sols et les murs de la Kasbah.Pourtant, l’artiste qui déjà adolescente était furieuse de fréquenter un lycée (Regnault) portant le nom d’un signataire du traité de 1912, reste optimiste : « On peut réinviter le patrimoine, la nouvelle génération baigne dans ces idées de réparation. » C’est là le cœur du projet The Mothership, qui a officiellement vu le jour en 2022 dans la suite logique des résidences et ateliers artistiques que la maison accueillait déjà. À la fois ancré dans la pensée afrofuturiste émancipatrice et dans l’histoire personnelle d’Yto Barrada, il a hérité de l’engament social de sa mère, Mounira Bouzid, psychanalyste activiste auprès des enfants et mères précaires : « Ma mère est toujours là, c’est la patronne, c’est elle qui donne le la. » Le nom The Mothership était donc évident, et sa mission aussi, même si elle évolue au fil du temps. L’artiste évoque d’ailleurs la notion de « rematriation », par opposition à la notion de patriarcat – un mot qui la dérange et dont elle se joue, à la manière de l’affiche « Expat / Repat » qu’elle a créée pour le collectif Think Tanger. « Apprendre ensemble, désapprendre, c’est un processus qui se fait spontanément lors du compagnonnage entre femmes » pendant les résidences.Comme les guêpes maçonnes
De là naît la nécessité d’accueillir à The Mothership les idées et les personnes qui ne se trouvent pas en situation de pouvoir. « La place des femmes est bien sûr une priorité dans les processus de sélection (des candidats à la résidence, ndlr), mais c’est tellement intégré que ça n’est même pas un sujet », précise-t-elle. D’autres urgences politiques et culturelles émergent alors : comment penser des droits pour les non-humains, comment défendre le vivant, les plantes, l’eau, et bientôt l’espace qui est déjà en proie à la prédation capitaliste. « Je fonctionne comme les guêpes maçonnes (qui stockent leurs proies en prévision de la naissance de leur progéniture, ndlr), explique Yto Barrada. J’accumule des choses qui intuitivement soit me froissent, me déplaisent ou me révoltent, je suis très attentive à ça. Je ne vois pas forcément les liens tout de suite, mais ma méthode, c’est de laisser venir à moi tout ça. » The Mothership a d’ailleurs toujours reposé sur ce principe : des gens qui passent, travaillent, discutent, prennent le temps. Aujourd’hui, Yto Barrada imagine pourtant d’autres formats : des résidences thématiques avec des chercheurs invités à piloter des groupes de travail, tout en gardant la souplesse d’un lieu vivant et poreux, un peu sur le modèle de ce qu’avait initié la regrettée Koyo Kouoh avec Raw Material à Dakar.

Avec sa vision holistique, The Mothership se fait également l’extension naturelle de la Cinémathèque de Tanger – que Barrada a cofondée en 2007 – en organisant des ateliers dans le prolongement de certains films, comme à l’occasion de la projection du documentaire Seed : the untold story sur la protection des semences alimentaires. On y discute écoféminisme, écologie politique, cinéma documentaire. L’idée : continuer à nourrir une pensée arabe et africaine de l’écologie, souvent portée par des femmes, en partenariat avec les acteurs locaux et régionaux. « Aujourd’hui il y a le Harvest Festival à Marrakech, le collectif Nechfat qui parle de la sécheresse sur Instagram, je me dis que c’est le moment, que le Maroc a un rôle à jouer sur ces questions », défend Yto Barrada.Elle déplore cependant encore le manque d’organisation du milieu artistique et socio-culturel marocain, et se demande comment créer une forme de réseau avec une mise en commun de ressources qui permette plus de justice et d’équité. Si le terme de « syndicat » peut encore rebuter, elle évoque par exemple le modèle WAGE (Working Artists and the Greater Economy), organisme fondé à New York pour imposer des normes de rémunération et de transparence dans les institutions culturelles, qui faciliterait la structuration de l’écosystème et la représentation de ses membres. En ce sens, The Mothership est loin d’être une utopie hors du monde, mais plutôt un poste avancé qui permet de réparer le passé et de réinventer le présent.
Par Chama Tahiri Ivorra
High on the mountain above Tangier, where she has established her studio, Yto Barrada founded The Mothership, a space of freedom and creation where seeds, ideas and projects take root, animated by a botanical activism that redefines the contours of local ecology.

Passing through the heavy green gate at the summit of the old Tangier mountain, you find yourself in the midst of wild carrots and a fringe of eucalyptus, bordering a forest domain, with only the strait for a horizon and no idea what lies at the end of the path. Below, past the cart and the vegetable patch, stand two buildings: a family home built on former stables, and a newer house with guest rooms and a pink limewashed library above the dye studio and the seed bank. Here the animals have flower names, Mimosa the dog, Khzama the donkey, and liberty rhymes with communal life. There are no demands for productivity or performance. Residents from all walks of life and disciplines come primarily to experiment, observe, exchange and slow down. In the shade of the centenary fig tree, The Mothership takes on the air of a refuge, a sanctuary.
“At the beginning there was a living house,” she says, the house she left thirteen years ago to work in New York. Only occupied in summer, it gradually bore the marks of time and the proximity of the sea: the walls changed color, mason wasps built nests. To re-invest the place, in 2015 the artist decided to create her dye-plant garden, an extension of her early textile experiments. Indigo, broom, madder, she sowed among the umbrella pines, eucalyptus and others, around two hundred plant species already present. Today the garden reads like an Oskar Fischinger film, where flowers bloom in sequence: rose, then arums, then alcatraz from Mexico. “Sometimes I’m called to say: you missed the wisteria, it was this morning!” she recalls with wonder in her voice. The point being: Tangier cannot be reduced to its summers. The iris blooms in January and February, the oxalis in October, and there is a full botanical calendar of seasons to share. Her interest in plants, beyond growing up inside this small forest, came through photography and the subject of the urban wasteland, as the city of the strait underwent sometimes radical transformations. “Abandoned lots, because they are closed, have flower varieties you don’t find elsewhere, where everything has been razed. After hanging around in urban wastelands to photograph them, I began wanting to know the names of the plants, so I started spending time with botanists and gardeners.” It was during that time, in 2007, that she made the film The Botanist and the photo series Iris Tingitana in tribute to the endemic flower symbol of Tangier, but also a metaphor for fragility and resistance in the face of rampant urbanization.

“I keep everything as war booty.”
Today Barrada worries just as much about the loss of botanical knowledge as she is inspired by it. It is in part to share her passion for flowers that she introduced “color walks” in her dye-plant garden, walks inspired by the poet William Burroughs, especially from his Tangier years. She emphasizes the loss of skills and knowledge, linked to rural exodus and drought, which triggers a kind of dispossession of an absolutely essential oral heritage. For her, “the colloquial names were given for reasons of convenience, ignoring a whole aspect of our oral heritage. During my walks I therefore use the opportunity to learn from others the names of the plants in different dialects, and their uses, notably medicinal, which I might otherwise ignore.”
Behind the contemplation lies also the story of vegetal migrations, layers of seeds and cuttings brought a century ago by South Africans and British colonists. Witness to this history, the grave of James McBey, British painter and former owner of the place until his death in 1959, sits on the other side of the fence, along the path leading down to the beach where Yves Saint Laurent used to party. When asked how she reckons with the colonial history of the house, Barrada invokes Kateb Yacine: “I keep it all as war booty, there is a Mediterranean experience and I lean on it.” She thus seeks to reintroduce North African endemic plants, giving particular attention to dye plants as tools of work and education, both in connection with her textile practice and a broader ecofeminist thought.

Reinventing heritage
This year, for the first time, she has questioned the way she plants, planting less and working more with what already exists: the invasive eucalyptus, the silver poplar that is everywhere. “There is a whole know-how to build, to adjust. To build with.” With this in mind, she organized a residency at The Mothership with her friend Mira van den Neste, an artist and scenographer with whom she collaborated on her 2023 exhibition at the Stedelijk Museum Amsterdam. Moving against current urban policy trends, Barrada’s approach questions how we challenge the natural order for capitalist ends. “We are reproducing the errors of the Costa del Sol and of California that is burning,” she says, citing the example of the Socco Alto intersection replacing a marsh, or species such as the arbutus being uprooted though they hold the soils and the kasbah walls. Yet the artist, who as a teenager was furious to attend a lycée named for a signatory of the 1912 treaty, remains optimistic: “We can re-invite heritage, the new generation swims in these ideas of repair.”
That is the heart of The Mothership project, officially launched in 2022 in the logical succession of the residencies and artistic workshops the house already hosted. Anchored in emancipatory Afrofuturist thought and Barrada’s personal history, it inherits the social engagement of her mother, Mounira Bouzid, activist psychoanalyst working with children and precarious mothers. “My mother is always here, she’s the boss, she sets the tone.” The name The Mothership was therefore obvious, and so was its mission, even if it evolves over time. The artist also evokes the notion of “rematriation,” opposed to the notion of patriarchy, a word that troubles her and which she plays with, in the manner of the poster “Expat / Repat” she created for the collective Think Tangier. “Learning together, unlearning, it is a process that happens spontaneously during the companionship between women” in the residencies.

Like the mason wasps
From this comes the need to welcome at The Mothership the ideas and people who are not in positions of power. “Women’s place is of course a priority in the selection of residency candidates, but it is so integrated that it is not even a topic,” she explains. Other political and cultural urgencies then emerge: how to think about rights for the nonhumans, how to defend the living, the plants, the water, and soon the space itself which is already prey to capitalist predation. “I work like the mason wasps that store their prey in preparation for the birth of their offspring,” explains Barrada. “I accumulate things which instinctively either irritate me, trouble me or revolt me, I pay very close attention to that. I don’t necessarily see the links right away, but my method is to let all that come to me.” The Mothership has always rested on that principle: people pass through, work, talk, take time.
