Très peu souvent exposé au Maroc, l’artiste pluridisciplinaire Yassine Chouati faisait récemment l’objet d’une vaste exposition personnelle à Rabat. L’occasion de prendre la mesure d’une œuvre intense, variant les supports, placée sous le signe de l’exil et de la souffrance.
L’homme est discret, taciturne, légèrement farouche. Rares sont les occasions où il nous est donné de le rencontrer depuis qu’il partage sa vie entre Séville, où il enseigne au département de dessin de la faculté des Beaux-Arts, et la Suède où réside sa compagne. Cette expérience de l’exil et du déracinement est d’ailleurs au cœur de son travail plastique. Yassine Chouati naît dans les environs de Tanger en 1988 et se trouve très tôt livré à lui-même. Face à une existence qui ne se présente pas sous les meilleurs auspices, il se met à dessiner chaque jour. « C’est dans un contexte douloureux et chaotique que l’art est devenu mon refuge, confie-t-il. Grâce au dessin et à la peinture, j’ai pu trouver un exutoire, un espace pour exprimer toute la colère, la douleur et le désespoir qui me dévoraient intérieurement. » Il évoque à demi-mots son enfance, le rêve qu’il partage alors avec de nombreux compatriotes de rejoindre l’Espagne, fût-ce de façon clandestine.
Après un cursus aux Beaux-arts de Tétouan, Yassine Chouati réussit à rejoindre Séville où, en dépit de nombreuses tracasseries administratives, il s’inscrit aux Beaux-Arts en spécialité architecture et obtient un poste d’enseignant-chercheur. L’exil est subi autant que choisi. Conscient des barrières qui entravent sa carrière au Maroc – il n’est pas francophone et son réseau de connaissances se limite à la portion congrue –, il rêve de s’épanouir en Europe. « Bien souvent, les opportunités dans le monde de l’art ne dépendent pas exclusivement de la qualité du travail, mais de facteurs tels que les relations personnelles, le statut social. Mes origines modestes et le manque d’un réseau de contacts solide au Maroc ont limité mes possibilités d’accéder à ces cercles artistiques. » Il ajoute, avec un sens poétique dont témoignent ses œuvres, qu’il vient surtout « de cette classe opprimée dont parle Mohamed Choukri dans Le Pain nu, de cet espace relégué derrière la grande façade, comme le décrit Mahi Binebine dans Les Étoiles de Sidi Moumen. Métaphoriquement, je suis cette fleur tangéroise qu’Yto Barrada capture à travers la photographie : une existence qui, malgré les contraintes imposées par le pouvoir, trouve la force de survivre et de grandir dans des lieux inattendus, au cœur de ces jardins artificiels dictés par l’esthétique urbaine du pouvoir. »

Quelque chose de Goya
Cette question du pouvoir est la matrice de la première série qu’il réalise, La Crónica, entre 2016 et 2018, consacrée à la figure dissidente de Mehdi Ben Barka. Dans ces lithographies sur papier, le visage de l’homme politique marocain revêt une dimension spectrale dans laquelle chaque spectateur a le loisir de se projeter. « Avec cette série, explique Yassine Chouati, j’ai voulu explorer les traumatismes post-coloniaux à travers le prisme de la narration. Ce projet ne se limitait cependant pas à une quête collective : il portait aussi sur moi, sur mes racines, mes cicatrices, et sur cette fracture entre mon lieu d’origine et mon lieu d’exil. Mon intention première était de me réapproprier une mémoire collective, de faire émerger les légendes et récits qui continuent de vivre au sein des communautés, malgré les efforts incessants du pouvoir pour les domestiquer. » S’ensuit en 2019 une série de quinze sérigraphies intitulée Estoy respirando bajo agua (Je respire sous l’eau), inspirée par le roman de son compatriote Tahar Ben Jelloun, Partir, abordant la question de l’exil forcé et des migrations.

S’il pratique toujours le dessin au quotidien, Yassine Chouati aime surtout diversifier les supports et les médiums, recourant à des techniques d’impression aussi différentes que la sérigraphie, la photogravure, la lithographie, l’aquatinte ou la gravure sur bois, qu’il choisit toujours en fonction d’un effet plastique recherché. « La sérigraphie, par exemple, est idéale lorsque je recherche de la précision dans les formes et la gestion des couleurs, car elle me permet de travailler avec des lignes claires et des couleurs vibrantes. La lithographie, quant à elle, m’offre la possibilité d’imiter le dessin à main levée, ce qui me permet un trait fluide et organique, semblable à celui des dessins réalisés au crayon ou au fusain. Cette technique me permet de conserver la spontanéité du dessin tout en intégrant les avantages du procédé d’impression. »
Souvent, il recourt au fusain ou au crayon graphite sur papier, notamment dans la série Cartografías de desarraigo (Cartographies du déracinement), dans laquelle il laisse libre cours à une imagination toute goyesque où des paysages dévastés, meurtris, côtoient des portraits adoptant la technique du non finito. Difficile de ne pas songer, devant ces œuvres à l’expressivité mélancolique, au destin de ces harragas brûlant leurs papiers pour rejoindre un continent fantasmé. Parmi ses œuvres de prédilection figure d’ailleurs Les Désastres de la guerre de Goya, qu’il dit admirer pour « sa capacité à documenter la souffrance humaine avec une brutalité et une sensibilité inégalées ». D’autres techniques d’impression lui permettent de travailler les contrastes entre l’ombre et la lumière, dans une esthétique expressionniste à laquelle sa peinture fait aussi penser. « En utilisant des techniques telles que la gravure ou la gravure sur bois, je peux créer des contrastes dramatiques et travailler avec les jeux d’ombre et de lumière d’une manière qui n’est pas possible avec d’autres médiums. L’aquatinte, en particulier, me permet d’explorer une gamme de tons et de dégradés, donnant à mes œuvres une profondeur visuelle qui ajoute de la complexité à l’image. »

« Canaliser des tensions intérieures »
Peu souvent exposé au Maroc, à l’exception notable de la première édition du Prix Mustaqbal initié par la Fondation TGCC à Casablanca et deux expositions personnelles à la librairie-galerie Les Insolites, Yassine Chouati poursuit sa quête introspective dans la lignée d’artistes, tels que Francis Bacon, Frida Kahlo, Mona Hatoum ou Ana Mendieta, dont il se sent proche. « Mes références artistiques couvrent un large éventail de créateurs qui ont exploré la relation entre l’art et l’introspection en abordant des thèmes tels que le corps, la mémoire, le trauma et l’identité, énumère-t-il. Ce qui m’intéresse particulièrement, ce sont les artistes dont l’œuvre émerge d’une réflexion profonde sur leur propre expérience, transformée en un langage visuel à la fois intense émotionnellement et riche de symboles. » Qu’elles soient de petit ou grand format, ses dernières toiles – récemment réunies dans l’exposition « Cartographie du déplacement » à l’Espace Rivages de Rabat – témoignent toutes d’une sensibilité exacerbée et d’un rapport viscéral à l’acte de peindre, dont Bacon représente pour lui le parangon : « Sa manière de rendre visible la violence et la souffrance à travers la peinture est pour moi une référence essentielle pour comprendre comment l’art peut canaliser des tensions intérieures. »
Qu’il s’intéresse à la figure de sa mère, à ces visages meurtris de migrants ou à de simples paysages dévastés pouvant évoquer – comme dans l’huile sur bois Ecos de distancia XII qu’il a mis dix ans à achever – les ruines de Gaza, sa peinture manifeste une maturité plastique étonnante qui rappelle tout autant la touche sombre d’un Manet que la peinture expressionniste. À la question de savoir s’il se reconnaît dans la catégorie limitative d’artiste de la diaspora, Yassine Chouati répond par ces mots : « Mon travail s’inscrit dans une réflexion plus large sur les circulations artistiques, les identités mouvantes et les espaces intermédiaires. » Une œuvre universelle, en somme.
Olivier Rachet

