Sanaa Abouayoub, l’art comme rituel de réparation

Entre peinture, performance et installation, Sanaa Abouayoub tisse une pratique qui panse les blessures muettes que l’histoire inscrit dans les corps.
« Ma pratique a commencé par un élan de survie. Face à des soucis de santé, j’ai créé par instinct, par nécessité. C’était chaotique, ça allait dans tous les sens, mais c’était vivant. Formée au Vancouver Art Therapy Institute, j’ai d’abord accompagné les autres avant de comprendre que je devais me consacrer à ma propre guérison. Neuf années se sont écoulées depuis la naissance de mon projet Tarir. Neuf années à rassembler les fragments épars d’une recherche intuitive qui m’a menée des toiles aux poèmes, aux performances. Tarir, c’est cette figure amazighe transformée par l’histoire en ogresse, alors qu’elle incarnait la femme libre, connectée à la nature, maîtresse de sa sexualité. En travaillant sur cette figure déformée par l’histoire, j’ai compris que mon propre corps portait encore les stigmates de cette punition collective. J’avais donc besoin de reconquérir ce qui m’avait été arraché. Le corps féminin, longtemps diabolisé, est devenu la source même de ma méthode de création.

Mon projet en cours, These Red Lips Are Forbidden, prolonge cette exploration du féminin là où il gêne le plus : dans sa sensualité. Le rouge à lèvres y devient un objet ambivalent, à la fois instrument de contrôle et outil de transgression. J’interroge cette frontière trouble entre beauté et absurdité. Ma démarche reste la même: aller chercher dans le corps cette mémoire transgénérationnelle, désapprendre pour réapprendre. Car le corps et la voix demeurent les deux éléments les plus puissants et les plus interdits. Quand une femme chante, quand elle danse, quand elle performe, elle dérange. Elle réveille quelque chose qu’on préfère endormi. »Propos recueillis par Basma Mansour

Serie Fil Rouge
Série Fil rouge, 2025