Pourquoi investir dans une œuvre de Soufiane Idrissi?

La peinture algorithmique de Soufiane Idrissi a quitté le cercle des connaisseurs pour entrer dans les catalogues des grandes maisons de vente. En quelques années, le travail de l’artiste, lancé par la galerie casablancaise GVCC, connaît des adjudications de plus de 30 000 dollars.  La valeur de cette œuvre n’a plus rien d’expérimental, même si la peinture, elle, continue de l’être.

À Rabat, tout se met soudain à faire système. Présentée à la galerie Bab Rouah du 25 au 28 mars 2026, l’exposition « Soufiane Idrissi. Paintings 2006–2026. A Survey », conçue par GVCC et commissariée par Mehdi Hadj Khalifa, agit comme un moment de mise en lisibilité. En rassemblant près de vingt ans de travail, elle permet de relire l’œuvre comme une trajectoire construite, de la période cellulosique des débuts à la peinture sur toile, puis aux développements plus récents marqués par une intervention plus physique sur la surface.

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Post-Interface Paintings 1, 2021. Huile et matière sur toile, 180 x 140 cm.

C’est précisément ce type de moment qui intéresse aussi le marché. Car ce que Bab Rouah donne à voir, c’est un parcours mené dans la cohérence. L’expo repose sur quatre grandes séquences : 2006–2009 pour la période cellulosique, 2010–2014 pour l’exploration de la toile, 2014–2021 pour l’affirmation de la peinture sur toile puis 2021–2025 pour une méthode plus récente fondée sur le grattage, la griffure et une forme de construction presque sculpturale de la surface. Cette lecture a une conséquence directe pour qui s’intéresse à l’artiste : elle déplace Idrissi du registre de la curiosité technologique vers celui d’un peintre dont l’œuvre se laisse désormais historiciser. 

Soufiane Idrissi occupe en effet une place forte dans la scène marocaine contemporaine. Le catalogue de Bab Rouah le présente comme l’une des figures pionnières d’une pratique de l’art post-Internet dans le contexte marocain et, plus largement, dans l’espace du monde arabe. Ce point mérite d’être pris au sérieux. Dans son travail, Internet n’est pas un thème. C’est une condition de fabrication, de circulation et de lecture des formes. Très tôt, il travaille à partir de structures issues du code, HTML, PHP, systèmes de composition numériques, logiques de calcul chromatique, pour traduire le digital en peinture. C’est cette opération de traduction, de l’écran vers la matière, qui donne à son travail sa vraie densité.

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Paintings with Model, 2022. Huile et matière sur toile, 180 x 140 cm

Un marché réceptif 

C’est aussi ce qui explique pourquoi ses tableaux ont commencé à sortir du cercle des initiés. Le marché secondaire de Soufiane Idrissi n’est plus embryonnaire. Il reste étroit, ce qui est différent, mais il est désormais documenté par plusieurs adjudications publiques significatives. La première apparition vraiment visible intervient chez Artcurial Marrakech, le 30 décembre 2020, avec un Sans titre de 2015 adjugé 78 000 dirhams. Ce n’est pas encore un coup d’éclat international, mais c’est déjà un premier seuil public crédible pour l’artiste sur le marché marocain.

Le deuxième jalon est plus parlant encore. En mai 2021, Artcurial Marrakech vend Painting Without HTML 5676 de 2007, une peinture cellulosique sur panneau de 165 x 120 cm, pour 156 000 dirhams. Le résultat dépasse l’estimation haute et montre qu’un corpus historique, surtout lorsqu’il touche aux années fondatrices de la recherche d’Idrissi, peut susciter une vraie tension compétitive.

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Paintings with Function série Sans titre, 2009. Cellulosique sur panneau, 153 x 140 cm.

Puis le marché change d’échelle. En novembre 2021, Sotheby’s Londres propose Painting with Artificial Intelligence dans une vente en ligne. Estimée 4 000 à 6 000 livres, l’œuvre est finalement vendue 15 120 livres. La différence avec l’estimation est suffisamment nette pour signaler autre chose qu’une simple présence de catalogue. Elle dit qu’au-delà du contexte marocain, l’œuvre commence à être lue comme un objet pertinent dans une histoire plus large de l’abstraction numérique.

Le record public connu à ce jour a été établi chez Sotheby’s New York en mars 2022. Untitled, daté de 2007, cellulose sur panneau HDF, 120 x 90 cm, estimé 8 000 à 12 000 dollars, y a été adjugé 30 240 dollars. Il s’agit d’une œuvre ancienne, donc d’un segment historiquement important dans le corpus. Ce résultat new-yorkais confirme qu’Idrissi peut dépasser, dans un contexte international, le simple statut d’artiste de scène régionale bien soutenu localement.

Chez Christie’s Paris, dans la vente en ligne Art contemporain de décembre 2025, Painting with HTML 9.21 était estimé 15 000 à 20 000 euros. L’œuvre a finalement été adjugée 30 480 euros. Cette adjudication ne bat pas seulement l’estimation, elle confirme aussi qu’après Sotheby’s Londres et New York, une troisième grande maison valide publiquement la désirabilité marchande de l’artiste. À ce stade, on ne parle plus d’un seul accident de marché. On commence à voir se dessiner une vraie continuité de reconnaissance.

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Paintings with Model série Sans titre, 2022. Huile et matière sur toile,
120 x 90 cm.

Une oeuvre lisible

Que déduire de cette série de résultats ? D’abord, que le marché d’Idrissi n’est pas saturé. Le nombre de ventes publiques repérables reste limité, ce qui veut dire que l’œuvre n’a pas été surexposée ni usée par une rotation excessive. Ensuite, que les meilleurs résultats concernent soit des pièces historiques soit des œuvres qui condensent clairement les axes identifiés de sa pratique HTML, intelligence artificielle, abstraction construite, traduction picturale de structures numériques. Enfin, que la dispersion géographique des adjudications Marrakech, Londres, New York, Paris renforce la solidité du signal. Elle montre que la lecture de l’œuvre n’est plus strictement locale.

L’exposition-synthèse de Bab Rouah n’a pas d’effet mécanique sur la cote de l’artiste mais elle produit une intelligibilité. Dans un marché encore en construction, cela vaut souvent autant qu’un record. En donnant à voir la continuité entre les expérimentations cellulosiques des débuts, les séries liées au HTML, les œuvres autour de l’intelligence artificielle et les peintures plus récentes, Bab Rouah contribue à fixer le parcours de l’artiste. Or un marché tient aussi par la façon dont un ensemble d’œuvres devient lisible pour des collectionneurs, des curateurs, des maisons de vente et, à terme, des institutions. 

Meryem Sebti

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Abstract with HTML 31, 2021. Huile et pigment sur toile, 180 x 140 cm.
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Paintings with Interface série Sans titre, 2007. Cellulosique sur panneau, 180 x 140 cm.