Si le charme de la capitale britannique demeure intact, le contexte économique fragilise son statut de troisième place mondiale du marché de l’art au profit de sa rivale française. Dans ce paysage en pleine reconfiguration, l’Afrique s’impose comme un prisme central au sein des principales foires de l’automne que sont Frieze, Art Basel Paris, 1-54 et AKAA.Cet automne, le marché de l’art contemporain s’apprête à livrer son habituel face-à-face entre Londres et Paris dans une course à l’influence et à la visibilité. Du 15 au 19 octobre, Londres accueille Frieze London/Frieze Masters pendant que la 1-54 présente sa sélection d’art contemporain africain à Somerset House. Une semaine plus tard, sur le même modèle, Paris reçoit Art Basel et la dixième édition du satellite AKAA, dédié à l’art africain.Frieze London et Frieze Masters restent des institutions clefs du calendrier artistique mondial. Leur programmation structurée, mêlant exposition générale, « Focus » (scène émergente), « Spotlight » (art moderne), « Studio » (art contemporain) ou « Masters » (de l’Antiquité au XXe siècle), propose aux collectionneurs exigeants un parcours entre marché contemporain et profondeur historique. Comme chaque année, Frieze attend des ténors du marché international (Gagosian, Pace, White Cube, David Zwirner, Hauser & Wirth, Perrotin…). Côté institutions, Frieze promet chaque année des acquisitions via des fonds comme celui de la Contemporary Art Society (CAS) et l’Arts Council Collection, destinés à enrichir des collections publiques britanniques d’œuvres présentées à la foire. La nouvelle section « Echoes in the Present », initiée par le chercheur nigérian et britannique Jareh Das, croisera historiographies de l’Afrique, du Brésil et de la diaspora, témoignant de l’ambition curatoriale de Frieze d’étendre ses géographies au-delà du canon occidental.

Les freins du Brexit
L’un des événements culturels majeurs qui renforcera l’attrait de Londres pendant cette période est « Nigerian Modernism » à la Tate Modern, du 8 octobre 2025 au 10 mai 2026. Cette exposition regroupe plus d’une cinquantaine d’artistes (Uzo Egonu, El Anatsui, Ladi Kwali, Ben Enwonwu, etc.) sous le commissariat du Nigérian Osei Bonsu. Elle propose une relecture de la modernité nigériane, en confrontation avec les récits eurocentriques. C’est une pièce maîtresse qui dialogue directement avec les logiques de foire et les attentes du public.
Si Londres reste une place de marché dynamique, l’heure est au ralentissement. Un article du Guardian (« Outside Frieze’s big tent, the London art world faces severe headwinds ») rappelle que la capitale britannique, malgré sa domination (environ 17 % du marché mondial selon l’article), subit des vents contraires : effondrement des ventes aux enchères (Christie’s en recul, Sotheby’s affecté), frilosité des acheteurs haut de gamme, et un climat de « chill » dans le marché national. Un autre article au titre provocateur, certes ancien, paru dans le Guardian en 2023 (« Frieze London art fair review – a graveyard of creativity for tasteless one percenters »), illustrait déjà cette tension entre art et marché, entre la recherche de prestige et la critique d’une foire transformée en salon du luxe ostentatoire.

L’art contemporain africain, planche de salut ?
Le Brexit est souvent invoqué comme cause : hausse des coûts d’acheminement, formalités douanières, TVA à l’import, incertitudes sur les certificats d’exportation. Certaines galeries internationales regardent Paris comme une alternative plus souple. Le Guardian rapporte que des galeries européennes « préfèrent désormais exposer à Paris » plutôt qu’à Londres en raison des contraintes bureaucratiques croissantes. Le rapport Art Basel & UBS 2025 note que le marché britannique a généré 10,4 milliards de dollars en 2024, en recul de 5 % – un recul modéré, mais révélateur d’une phase de consolidation.
De ce point de vue, la 1-54 London joue un rôle essentiel. La concomitance avec Frieze lui confère un effet de halo : les professionnels en visite à Londres peuvent bifurquer vers Somerset House pour une sélection plus ciblée. Rampe de visibilité pour les artistes africains et ceux de la diaspora, dans un contexte où les galeries affrontent des coûts logistiques croissants, la 1-54, petite mais solide, agit comme une fenêtre spécialisée, concentrée, permettant des dialogues entre les continents.

Paris, le souffle nouveau
Cette année, on surveillera de près les galeries qui travaillent à renouveler le regard sur l’art africain moderne ou contemporain. On ira voir, par exemple, quelles nouvelles pièces de l’artiste haïtien Roland Dorcély (1930-2017) aura réuni la galerie Loeve & Co (Paris), ou de quelle manière la galerie Vigo (Londres) montrera les pièces de l’artiste soudanais Salah Elmur. Bien sûr, à quelques mois de sa présence dans un pavillon marocain à la Biennale de Venise, une attention particulière sera donnée au choix d’œuvres d’Amina Agueznay par la galerie Loft (Casablanca, Marrakech). Comme chaque année, il faut passer du temps sur le stand de la Galerie 1957 (Accra) et examiner sa sélection ghanéenne toujours très pointue. Enfin, il est toujours passionnant de voir le choix proposé par des galeries « lointaines », comme la LIS10 Gallery (Hong Kong) qui présentera l’artiste Joël Bigaignon.Dans ce contexte, Paris entre en scène avec une nouvelle ambition. Depuis le lancement d’Art Basel Paris en lieu et place de la FIAC, la ville cherche à redessiner le calendrier automnal de l’art mondial. L’édition 2025 réunira au Grand Palais 206 galeries de 41 pays, dont 29 nouvelles venues. Parmi les grands noms attendus figurent Gagosian, Hauser & Wirth, David Zwirner, mais aussi des galeries plus pointues comme Mendes Wood DM, dépendant de la scène latino-américaine, ou encore Stevenson, très active sur le continent africain. La programmation inclura également le dispositif « Oh La La ! » – qui invite les exposants à reconfigurer leurs stands de manière créative les 24 et 25 octobre – et un « Public Program » renforcé, soutenu cette année par Miu Miu. Les organisateurs insistent sur le rôle « sans égal de Paris comme nœud artistique, intellectuel et culturel », ambition assumée de positionner la capitale comme alternative crédible à Londres. Pour un marché français parfois jugé timide – comme le soulignait récemment le Journal des Arts à propos d’Art Paris 2025 –, en retrait par rapport aux éditions précédentes, Art Basel Paris agit comme un levier de repositionnement, captant une énergie internationale et profitant d’un contexte européen plus favorable que Londres. Un article d’ArtNews évoque déjà l’idée que certains collectionneurs ou galeries prennent Paris comme un nouveau hub complémentaire, signe que le déplacement du centre de gravité est bien engagé.

En marge de la foire, l’un des temps forts du programme hors les murs d’Art Basel Paris aura lieu en plein air dans le Jardin des Tuileries, commissarié par Mouna Mekouar en partenariat avec le Musée du Louvre. Même si la fermeture fin septembre du Centre Pompidou pour un chantier majeur de rénovation démoralise la scène parisienne, il se réinvente via le programme « Constellations », disséminant ses collections dans divers lieux de la ville pendant les cinq années de travaux. Quelques expositions vaudront le détour, comme l’installation textile monumentale de l’artiste malgache Joël Andrianomearisoa dans la cour de l’Hôtel de la Marine. Le Musée d’art moderne de Paris présentera la première exposition monographique de l’artiste nigériane Otobong Nkanga, autour des thèmes de l’écologie et des relations entre le corps et le territoire.L’Afrique au centre
À quelques stations de métro du Grand Palais, AKAA revient au Carreau du Temple pour sa dixième édition. Placée pour la première fois sous la direction artistique du galeriste Sitor Senghor, habitué de ces foires spécialisées, AKAA a choisi le thème de la matière : comme support, comme mémoire, comme politique. On retrouvera la galerie Fondation Montresso (Marrakech) avec l’artiste Kouka Ntadi montré l’an dernier à Marrakech. On y découvrira aussi la Galerie Adam, venue de Dakar avec les terres cuites de Seyni Awa Camara, BKhz (Johannesburg) qui présentera Terence Maluleke ou encore le solo show du photographe mozambicain Mário Macilau chez Movart ( Lisbonne). La galerie parisienne Christophe Person poursuit son engagement avec l’artiste marocaine Ghizlane Sahli et montre aussi la valeur montante du Burkina Faso, Nyaba Léon Ouedraogo. Cette édition anniversaire se veut un moment de consolidation pour AKAA, qui revendique un rôle plus affirmé dans l’écosystème parisien, à la croisée de l’Afrique, des Caraïbes et des diasporas. On sera attentif à la manière dont Sitor Senghor, en choisissant ce thème fédérateur, redéfinit les contours d’une foire qui se veut laboratoire autant que vitrine.
Par Meryem Sebti
– Frieze Art Fair The Regent’s Park, Londres, 15-19 octobre 2025
– 1-54 Somerset House, Londres, 16-19 octobre 2025
– Art Basel Grand Palais, Paris, 24-26 octobre 2025
– AKAA – Art & Design Fair Carreau du Temple, Paris, 24-26 octobre 2025