Paris, foyer d’un art décolonial ?

L’exposition « Présences arabes, Art moderne et décolonisation. Paris 1908-1988 » actuellement montrée au Musée d’art moderne de Paris (MAM) offre un éclairage historique et artistique sur l’activisme des diasporas des pays arabes, avant et après les indépendances, dans la capitale française. Un parti pris ambivalent. 

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Hamed Abdalla, Conscience du Sol,
1956. Technique mixte sur isorel, 150 x 335 cm. Succession de l’artiste
© Abdalla Estate, Paris

Il pourrait y avoir deux manières de visiter l’exposition « Présences arabes, Art moderne et décolonisation. Paris 1908-1988 », élaborée par Odile Burluraux, Madeleine de Colnet et Morad Montazami au Musée d’Art moderne de Paris. La première consiste à se laisser aller au plaisir de la découverte et à l’émotion que procurent, parfois, des œuvres de grande qualité très peu connues, voire jamais vues. Cette manière-là marche à tous coups, et d’autant plus sûrement que tous les goûts sont servis par la foisonnante diversité de partis stylistiques pris par des artistes issus de régions « arabes » assez diverses (Égypte, Afrique du Nord, Proche-Orient) pendant quatre-vingt ans. On sera tour à tour touché par le classicisme mélancolique d’une très belle toile d’Amy Nimr, Femmes et enfants aux poissons – peinte avant que des drames personnels ne précipitent l’artiste dans des visions surréalistes plus horrifiantes que convaincantes – et amusé par la gouaille un peu Neue Sachlichkeit de La Bourse de Paris de Marguerite Nakhla (1949). On éprouvera la force douce et subtile d’une grande toile carrée d’Abdadallah Benanteur (Selon Charef N°2, 1960), on verra pour la première fois une passionnante série de 24 dessins en couleur de Choukri Mesli, Les Camps,  1961 et l’on découvrira, car jamais exposés auparavant, les spectraux dessins à l’encre de Jean de Maisonseul, pour évoquer un parcours de visite parmi d’autres possibles. 

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Fatma Arargi, Twelve o’clock (Midi), vers 1956. Huile sur bois,
123 x 83 cm. Barjeel Art Foundation, Sharjah, EAU © Courtesy of Al Masar Gallery ContemporaryArt-Cairo,Egypt.

Un propos trop simplifiéL’autre manière de voir l’exposition tente de suivre la leçon d’histoire de l’art historiquement et politiquement informée qu’elle entend délivrer. Et là, le foisonnement des œuvres, la variété de leur provenance et la diversité de leurs conditions de production jouent contre le ou les propos qu’elles sont censées soutenir. Cela commence dès la première salle, consacrée à la Nahda, la renaissance arabe, et donc plutôt centrée sur l’Égypte qui en est l’épicentre. Or l’Égypte n’a jamais été colonisée — du moins, au sens moderne du terme, car elle fut, bien entendu, une région administrée par l’Empire ottoman. Si les Français jouent un rôle déterminant dans l’élaboration d’une peinture et d’un milieu de l’art « à l’occidentale » au Caire et à Alexandrie, c’est d’abord parce qu’ils ont, pour les Égyptiens, la qualité suprême de n’être pas anglais. Le Royaume-Uni tente de faire de l’Égypte un dominium, la France n’ose pas. Rigoureusement, l’art moderne égyptien, aussi francophile fut-il, n’a donc rien à faire dans une exposition sous-titrée « Art moderne et décolonisation ». Plus loin dans l’exposition, c’est autour de la Nakba, la « catastrophe » que fut, pour les Palestiniens et, par extension pour les pays arabes qui en étaient (à l’époque) solidaires, la création d’Israël, puis la défaite arabe de juin 1967, que l’on se perd à nouveau. Certes des artistes arabes liés à la France (parce qu’ils en parlaient la langue, parce qu’ils avaient étudié à Paris, parce qu’ils étaient nés dans le Liban mandataire, etc.) sont concernés par la question palestinienne. Mais tenter de rapporter celle-ci, même en art, à un terrain français, parisien, paraît pour le moins singulier. Et ce d’autant plus que, à cette époque de bathisme à la fois virulent et déjà échoué — et en pleine guerre froide où l’opposition entre abstraction et figuration se fait politique —, Bagdad et Damas avec leurs festivals ultra-politiques sont bien plus déterminants que Paris. 

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Georges Hanna Sabbagh, Les Sabbagh à Paris
1921. Huile sur toile,
163 x 130,2 cm.
Musée de Grenoble
© Ville de Grenoble /Musée de Grenoble – J.L. Lacroix

Une vision idéaliséeEnfin, la dernière partie de l’exposition, de qualité probablement moindre, est très peu lisible parce que trop tardive. Dans les années 1970-1980, le lien entre émigration, notamment maghrébine, vers la France et colonisation passée est fort, mais il est aussi très complexe. L’arrivée massive d’hommes requis par les usines n’a que peu à voir avec la présence d’élèves aux Beaux-Arts : ce ne sont pas les mêmes trajectoires. Et quant à considérer comme « arabes » des enfants d’immigrés, on voit vite à quel point ce serait une position tendancieuse, que les commissaires de l’exposition se gardent bien de prendre. Si l’axe proposé est donc Paris et le monde artistique arabe entre colonisation et décolonisation, les contours géographiques et chronologiques de l’exposition cadrent mal.Reste, bien sûr, la partie centrale consacrée à l’Afrique du Nord dans sa phase de décolonisation, rapide et relativement pacifique dans les protectorats (Maroc et Tunisie, 1956), longue et terrible en Algérie (1954-1962) – différence que l’exposition a tendance à écraser sous une immense cimaise où les modernes des trois pays sont exposés bord à bord, avec des pièces couvrant au moins vingt ans. Et, là encore, le propos, loin de clarifier une situation compliquée, ajoute sa propre ambigüité aux positions historiquement équivoques des protagonistes. Elle le fait, par exemple, en exposant à l’envi des artistes français pro-algériens (Bitran, Jean de Maisonseul, Denis Martinez, André Fougeron). Ils auraient toute leur place dans une exposition consacrée à l’art autour de la guerre d’Algérie – et qui aurait le temps et l’espace de détailler les postures de chacun. Mais là, si l’exposition n’est plus consacrée aux seules « présences arabes », pourquoi n’y figurent pas des compagnons d’autres époques, Etienne (Nasr Ad Din) Dinet pour l’Algérie ou, avant lui, le sculpteur Guillaume Laplagne, premier directeur de l’École d’art du Caire, par exemple ? Sans doute parce que les artistes français admis à l’exposition étaient anticolonialistes. Et l’on touche, ici, à ce qui met mal à l’aise dans cette exposition par ailleurs belle et intéressante. C’est qu’elle est, au fond, une théodicée pour la France à qui, en un mouvement paradoxalement lui-même colonial, toute la « présence arabe » est finalement rapportée. Le mal que la France a pu faire était encore un bien. Elle a permis que des artistes émergent, parfois contre elle, fut-ce en s’opposant à eux. Même marginalisée, en Palestine, en Irak, elle est encore centrale. Tel est le discours que l’exposition, un peu contre son gré, serine. Car il y  aurait deux manières de la  visiter – mais elles sont, en fait, intrinsèquement liées.Bruno Nassim Aboudrar

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Antoine Malliarakis dit MAYO, Sans parole, 1946. Huile sur toile, 54 x 46 cm.
Collection J.G. Malliarakis, Paris © ADAGP, Paris 2024