Millennials versus millionnaires : le nouveau duel // Millennials vs. Millionaires: the new divide

Alors que les ventes abordables sont en plein essor, le segment premium accuse un net ralentissement. Deux tendances contraires qui contribuent néanmoins à redéfinir les équilibres, avec une progression historique du volume de transactions pour l’art contemporain. English below on mobile.
Banane scotchée au mur de Maurizio Cattelan prisée à plus de 6 millions $ par un géant de la crypto, Marlene Dumas propulsée peintre vivante la plus chère au monde, une toile millionnaire réalisée par un robot, et Christie’s qui organise la première vente consacrée à l’IA… Le marché de l’art a connu une année riche en symboles et en audaces, mais dans un contexte encore très tendu. Il traverse en effet sa plus longue phase de contraction et le résultat mondial baisse encore de 25 %. Les ventes aux enchères d’art contemporain pèsent 1,44 milliard de dollars sur douze mois ( juin 2024-juillet 2025), presque deux fois moins que le sommet post-pandémie de 2,75 milliards (2021-22). La faute revient au segment premium, celui des œuvres à six chiffres et plus. En un an, les ventes millionnaires chutent d’un tiers, fragilisant les deux piliers du haut-de-gamme : les États-Unis (-27 %) et la Chine (-44 %).

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Elizabeth Peyton, Liam + Noel (Gallagher), 1996, huile sur panneau, 66,5 x 56,5 cm © Sotheby’s

Le décalage des générations

Le ralentissement n’a pourtant rien à voir avec un manque de richesse. Aux États-Unis, le patrimoine net des ménages les plus aisés a progressé de 37 000 milliards de dollars entre 2020 et 2024, dopé par la valorisation des marchés financiers et immobiliers. Historiquement, un tel niveau de prospérité se traduisait d’habitude par un afflux massif d’achats d’œuvres prestigieuses. Cette fois, le lien semble rompu : la prudence actuelle relève moins d’une contrainte économique que d’un climat social incertain. Le choc générationnel est une autre hypothèse avancée dans cette perte de vitesse du marché d’exception. Les baby-boomers, longtemps socle des acheteurs de chefs-d’œuvre, réduisent leurs acquisitions. En parallèle, les générations X, Y et Z adoptent des comportements de collection radicalement différents.Les Millennials et la Génération Z privilégient en effet des œuvres accessibles, souvent en dessous de 5 000 $, s’intéressent aux éditions (estampes, NFT) et se tournent vers des artistes qui font écho à leurs préoccupations sociales, environnementales ou culturelles. Comme le souligne le Financial Times, les jeunes collectionneurs délaissent les grandes signatures historiques comme Picasso, jugées moins en phase avec leurs valeurs contemporaines. Ces digital natives participent volontiers à des ventes en ligne, mais fréquentent peu ou pas les salles des ventes traditionnelles. Les chiffres de Christie’s illustrent cette bascule : en 2024, 81 % des offres ont été placées via Internet, tandis qu’environ un tiers des acheteurs appartiennent désormais aux générations Y et Z. Une révolution silencieuse qui change en profondeur la structure de la demande.

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Christine Ay Tjoe, Lights for the Layer, 2011, huile sur toile, 170x200cm. © Sotheby’s

Le ralentissement se fait sentir dès que les œuvres dépassent 50 000 $. Au-delà, toutes les tranches de prix connaissent une contraction notable des volumes de ventes, d’environ un quart, et le segment des œuvres millionnaires recule de manière marquée, avec seulement 162 pièces contemporaines franchissant ce cap cette année, soit une baisse de 29 %. Sans suffisamment de pièces emblématiques à proposer, les grandes maisons de ventes voient leurs performances s’éroder : sur douze mois, le chiffre pour l’art contemporain de Christie’s baisse de 9,6 %, Phillips accuse un repli de 29 %, tandis que Sotheby’s subit une chute plus marquée de 46,5 % sur l’art contemporain.Le seuil des 50 000 $

Même les œuvres échangées entre 10 000 et 50 000 $ ressentent la brise du ralentissement, avec un volume en baisse. Pourtant, la valeur générée par ce segment reste supérieure aux niveaux pré-Covid, preuve d’une vitalité persistante. Sous le seuil symbolique des 10 000 $, le scénario s’inverse : le marché s’anime. Les œuvres accessibles se vendent à un rythme soutenu, et la demande, désormais solidement ancrée, se nourrit d’achats légers, faciles et rapides à réaliser en ligne. Là où les grands prix se font rares et sélectifs, le bas du marché connaît une vitalité de plus en plus étonnante à mesure que les prix baissent.Si le nombre d’œuvres contemporaines vendues en une année a littéralement doublé par rapport à l’activité précédant la crise sanitaire, c’est avant tout grâce à la croissance ininterrompue des segments les plus accessibles. Trop souvent relégué au second plan, ce phénomène mérite pourtant d’être mis en lumière : les adjudications sous le seuil des 5 000 $ sont en hausse de 49,5 % depuis la reprise de 2020-21. C’est cette dynamique qui propulse aujourd’hui le marché de l’art contemporain vers un record historique de transactions. Ces œuvres concentrent à elles seules près de 125 000 adjudications en un an. Une performance impressionnante en volume, mais qui pèse à peine 8 % du produit global des ventes. À l’opposé, les œuvres adjugées au-delà de 500 000 $ représentent une fraction infime des transactions (0,3 %), mais génèrent 45 % du chiffre d’affaires mondial. Deux extrêmes qui soulignent le déséquilibre du marché : la masse d’œuvres abordables alimente la vitalité transactionnelle, mais ce sont toujours quelques centaines d’œuvres haut de gamme qui concentrent la valeur financière.

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Themba Benedict Khumalo, Landscape with Starry Sky, 2023, huile sur toile, 206,5 x 162 cm
© Strauss & Co

L’accélérateur numérique

La donnée la plus frappante concerne les œuvres contemporaines échangées à moins de 1 000 $. Depuis 2020-21, ce segment enregistre une progression spectaculaire de 71 %, révélant un appétit croissant pour des acquisitions accessibles. Cette année, le marché frôle un cap inédit : près de 88 000 œuvres s’échangent pour quelques centaines de dollars. Une vitalité qui dépasse largement les grandes places de marché traditionnelles. À l’international, des acteurs australiens comme Lawsons et Ozbid multiplient les ventes de petits formats et, en Pologne, Desa Unicum et Art in House écoulent chacun des milliers d’œuvres contemporaines à moins de 1 000 $. Tous misent sur la fluidité et la simplicité des ventes en ligne : certaines, comme Art in House, ont choisi de fonctionner exclusivement sur le web, réduisant les coûts structurels et exploitant pleinement les usages digitaux pour séduire un public jeune et international. Citons encore la maison Bruun Rasmussen, installée à Copenhague. Rachetée par Bonhams en 2022, cette référence scandinave s’est imposée comme une pionnière du numérique, un levier stratégique qui lui permet d’atteindre un volume de ventes impressionnant. Sur le seul segment de l’art contemporain, elle a ainsi dispersé près de 2 700 œuvres en 2024-25 ; un chiffre qui rivalise avec celui de Christie’s à l’échelle mondiale, mais dans une gamme de prix bien plus accessible, avec un prix moyen par lot d’environ 2 070 $. Bruun Rasmussen incarne un modèle résolument tourné vers la démocratisation fluide du marché de l’art.

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Bronwyn Katz, Aloe Ferox (Bitter Aloe), 2018, et À l’Aloe vera, 2020, ressorts et fils pour matelas, 32 x 14 x 8 cm chaque. © Strauss & Co

Plus largement, l’essor des ventes en ligne est devenu le cœur de la transformation du marché. Depuis l’accélération digitale provoquée par la crise sanitaire, l’offre d’œuvres contemporaines aux enchères a doublé. Cette mutation structurelle a non seulement élargi le champ des ventes, mais aussi permis l’émergence de nouveaux profils d’acheteurs.
Les générations Y et Z, parfaitement à l’aise avec le numérique, profitent de cette accessibilité pour acquérir des œuvres sans nécessairement viser un placement financier. Leur approche est spontanée, ludique et désacralisée. Acheter une œuvre devient une expérience en ligne comme une autre : rapide, intuitive et émotionnelle, où le plaisir prime sur la notion d’investissement.

Par Céline Moine, Artmarket by Artprice.com 

Précision : 
Nos analyses portent exclusivement sur le marché des enchères, domaine dans lequel Artprice est leader mondial en couverture et en données. Elles offrent un état des lieux précis et objectif des résultats publics et de l’évolution des cotes sur le second marché, mais ne prétendent en aucun cas juger de la pertinence artistique ou de la valeur culturelle d’un créateur.
As affordable art sales surge, the top end of the market is losing momentum. The two opposing trends are nonetheless reshaping the balance of power, pushing the volume of contemporary art transactions to historic levels.
A banana taped to a wall by Maurizio Cattelan selling for more than 6 million dollars to a crypto tycoon; Marlene Dumas now ranked as the world’s most expensive living painter; a million-dollar canvas created by a robot; and Christie’s hosting its first sale devoted entirely to artificial intelligence. The art market has just lived through a year marked by headline-grabbing gestures and acts of bravado, yet the broader climate remains tense. The sector is in the midst of its longest contraction in recent history, with global auction results down another 25 percent. Contemporary art sales total 1.44 billion dollars over the past twelve months (June 2024 to July 2025), nearly half the 2.75-billion-dollar peak reached in the post-pandemic boom of 2021–22. The weakness comes squarely from the premium segment, the territory of six-figure and million-dollar works. Over the past year, sales of million-dollar lots have fallen by one-third, a decline that has hit the high-end pillars of the market hardest: the United States (down 27 percent) and China (down 44 percent).
A generational shift
The slowdown has little to do with a lack of wealth. In the United States, the net worth of the richest households increased by 37 trillion dollars between 2020 and 2024, buoyed by soaring financial and real-estate markets. Historically, such prosperity translated into a rush on trophy works. This time, the link has snapped. The current caution is less about economic pressure than about a climate of social uncertainty. A generational shift is another factor cited in the market’s loss of momentum at the top end. Baby boomers, long the backbone of blue-chip collecting, are buying less. Meanwhile, Generations X, Y and Z are adopting radically different collecting habits.
Millennials and Gen Z buyers prioritize accessible works, often under 5,000 dollars, gravitate toward editions (prints, NFTs), and seek out artists whose concerns resonate with their own, whether social, environmental or cultural. As the Financial Times recently pointed out, younger collectors are turning away from established historical names like Picasso, which they see as out of sync with contemporary values. These digital natives are comfortable bidding online but seldom set foot in traditional auction rooms. Christie’s numbers show how dramatic the shift has been. In 2024, 81 percent of bids were placed online, and roughly one-third of buyers now belong to Generations Y and Z. It is a quiet revolution reshaping the architecture of demand.
The slowdown becomes evident once works cross the 50,000-dollar threshold. Above that line, every price tier shows a drop of roughly 25 percent in transaction volume, and the million-dollar segment is shrinking sharply, with only 162 contemporary works exceeding that mark this year, a decline of 29 percent. Without enough high-profile lots to bring to market, the major auction houses are under pressure. Over the past twelve months, Christie’s contemporary art total has fallen 9.6 percent, Phillips is down 29 percent and Sotheby’s has recorded a steeper 46.5-percent drop in contemporary art sales.
The 50,000-dollar threshold
Even works priced between 10,000 and 50,000 dollars are feeling the effects of the slowdown, with volumes softening. Yet the overall value generated by this segment remains above pre-Covid levels, signaling ongoing resilience. Below the symbolic 10,000-dollar line, the picture changes entirely. The market is lively, with accessible works selling quickly and consistently, fueled by fast, low-risk online purchases. While the upper end has turned selective and cautious, the lower end is displaying a surprising level of vitality as prices fall.
The number of contemporary works sold at auction has doubled compared with the pre-pandemic period, driven overwhelmingly by growth in the most affordable segments. Often overlooked, this trend deserves attention: sales under 5,000 dollars are up 49.5 percent since the 2020–21 recovery. This is the dynamic pushing contemporary art toward a historic record in transaction volume. Works in this price range account for nearly 125,000 lots sold in a single year. The volume is extraordinary, yet it represents barely 8 percent of global sale value. At the opposite extreme, works sold for more than 500,000 dollars account for only 0.3 percent of transactions but generate 45 percent of global revenue. The contrast underscores the market’s imbalance: millions of affordable works keep the engine running, but only a few hundred trophy works concentrate the financial value.
The digital accelerator
What stands out most is the surge in contemporary works priced under 1,000 dollars. Since 2020–21, this segment has grown by an astonishing 71 percent, revealing an increasingly strong appetite for accessible acquisition. This year, the market is approaching a new record, with nearly 88,000 works changing hands for a few hundred dollars each. The momentum now extends well beyond the traditional art hubs. In Australia, houses such as Lawsons and Ozbid are multiplying sales of small works, while in Poland, Desa Unicum and Art in House each sell thousands of contemporary pieces priced under 1,000 dollars. All rely on the speed and ease of online sales. Some, like Art in House, operate exclusively on the web, cutting structural costs and embracing digital habits to attract young international buyers.
Bruun Rasmussen in Copenhagen offers another example. Acquired by Bonhams in 2022, the Scandinavian auction house has become a digital pioneer, a strategy that has propelled it to an impressive sales volume. In contemporary art alone, it sold nearly 2,700 works in 2024–25, a figure that rivals Christie’s global totals but at much more accessible price levels, with an average lot price of around 2,070 dollars. Bruun Rasmussen now represents a model of digitally driven, fluidly democratized art commerce.
More broadly, the rise of online sales has become the core engine of market transformation. Since the digital acceleration triggered by the pandemic, the supply of contemporary works at auction has doubled. This structural shift has not only expanded the field of sales but also introduced new buyer profiles. Generations Y and Z, instinctively at ease with digital tools, take advantage of this accessibility to acquire works without treating them as financial assets. Their approach is spontaneous, playful and largely desacralized. Buying a work online has become like any other digital experience: fast, intuitive and emotionally driven, where pleasure takes precedence over investment.
Céline Moine, Artmarket by Artprice.com
Note:
Our analysis focuses exclusively on the auction market, a field in which Artprice is the global leader in coverage and data. It provides an accurate and objective picture of publicly available results and price trends on the secondary market, but does not attempt to assess artistic relevance or cultural value.