Mehdy Mariouch documente l’ordinaire

Révélé par sa série sur les mineurs de Jerrada, le photographe casablancais a sillonné le Maroc en tous sens au rythme de l’actualité. À 38 ans aujourd’hui, cet ancien étudiant des Beaux-Arts, également passionné de peinture, prend le temps de la contemplation : pendant son temps libre, il a pris l’habitude de parcourir la route nationale 1, un concentré de Maroc ordinaire dont il projette de faire un beau livre.

« Quand on regarde la série Nationale 1, il y a certainement des liens avec les séries précédentes, mais on voit surtout que mon travail a pris de l’âge. L’âge de contempler. Plus jeune, j’étais encore dans l’excitation de la jeunesse, je ne prenais pas le temps de m’arrêter devant un paysage. En tant que photographe de presse, j’ai beaucoup voyagé. Je marquais sur Google Maps des lieux que je me promettais de revenir photographier, mais je ne revenais jamais. Et puis, avec le temps, je ressentais une certaine nostalgie et le besoin de documenter, de raconter des histoires. Au Maroc, on manque beaucoup de mémoire visuelle. À l’époque où je travaillais comme iconographe dans un hebdomadaire d’actualité, j’avais besoin d’illustrer des situations du quotidien, mais il n’y avait quasiment aucune image de ce genre dans les banques de données.

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Des agriculteurs en pleine récolte dans leur champ de blé, Talmest, 2024

À un moment, je me suis rendu compte que les lieux que j’avais marqués sur Google Maps se situaient tous sur la RN1. C’est comme ça que le projet de série est né. Chaque fois que j’en ai l’occasion, je prends la route pendant quatre ou cinq jours. J’ai démarré à Tanger en 2022 et, depuis, j’ai parcouru plus de 2 300 kilomètres. Au début, je photographiais le vide et toutes les images se ressemblaient. Du coup, je ne voyais pas où le projet allait me mener, je ne savais pas si je devais me concentrer sur l’aspect culturel, historique ou sociologique, c’était difficile de trouver une cohérence… Et puis un jour, en prenant un autostoppeur et en lui expliquant ce que je faisais, pour la première fois j’ai trouvé les mots : je photographie la diversité. J’avais peur de m’éparpiller, mais toute cette foison, c’était ça le sujet ! La RN1 nous connecte à notre identité. Elle relie le nord au sud, les terres, les dunes de sable et les falaises, la mer… Elle relie le Jebli au Soussi, au Sahraoui… Elle relie les cultures. Quand on roule sur la RN1, on passe sans le savoir à côté du site de la bataille des Trois Rois, de la ville romaine de Lixus, la grotte de Bizmoune… on traverse l’Histoire.

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Briech, à quelques kilomètre d’Asilah, 2022

Ce qui donne aussi de l’unité à cette série, c’est que je reproduis dans chaque image le même pattern : un cadrage symétrique et des filtres qui évoquent la nostalgie, la mémoire… On sent que le temps est figé. La photo immortalise des paysages, mais surtout des émotions. J’évite les djellabas et autres éléments folkloriques, je veux juste poser un regard ordinaire car pour moi, c’est ça le Maroc. J’aime beaucoup l’approche de Raymond Depardon et sa photographie des temps faibles. Je viens d’un quartier ordinaire, d’une famille ordinaire, je suis allé dans une école ordinaire… Je ne pourrais pas parler de ce que je n’ai pas vécu, je n’arriverais jamais à mentir dans mon travail. D’ailleurs, j’ai compris après coup que quand je photographiais les mineurs de Jerrada, je photographiais en fait mon père qui était ouvrier. Je les ai photographiés avec dignité car j’avais eu l’exemple de mon père qui trimait six jours sur sept en gagnant sa vie dignement. Il y a aussi beaucoup de moi dans Hammam diaries, une série intimiste et pudique que j’avais réalisée en accompagnant mon père au hammam à une époque où je ressentais le besoin de me recentrer sur moi-même.

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À l’entrée de Tarfaya, tout semble être abandonné, 2023

Je crois que j’aime la photo documentaire parce que, si mes parents ne sont pas allés à l’école, ils ont un minimum de goût esthétique. Quand je montre une photo à ma mère, si elle la comprend, je sais qu’elle est bien parce qu’elle touche à l’universel. Aujourd’hui, je documente avec la photo, demain ça pourra être autre chose. Pour chacun de mes projets, je récolte des sons, des vidéos ; je prends plaisir à rencontrer les gens et à les écouter me raconter leur histoire. Cette archive vivante prendra peut-être forme un jour. »

Propos recueillis par Laetitia Dechanet

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Dans un club de sports de combat à Essaouira, 2019

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Salaheddine et son père Abdelilah, agriculteur, Tnine Laghiyat, entre Essaouira et Safi, 2024

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Abdelbari, Briech, province de Kénitra, 2022

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Au bord de la route nationale, entre Guelmim et Tan-Tan, 2023. Les voitures ne sont pas abandonnées, mais protégées par les pêcheurs.