Marlene Dumas, la peintre la plus chère au monde

Le 14 mai dernier, la toile Miss January s’est envolée pour 13,6 millions de dollars chez Christie’s New York, établissant un nouveau record mondial pour une peintre vivante. Une consécration pour l’artiste sud-africaine, dont les portraits sans concession bousculent le regard depuis près d’un demi-siècle.
Depuis près de cinquante ans, Marlene Dumas compose une œuvre viscérale et puissante. Avec ses lavis troubles, ses figures déformées et ses portraits empreints d’ambiguïté, l’artiste née en 1953 au Cap sonde sans relâche les tabous sociaux, les violences symboliques, les rapports de pouvoir. Si sa peinture trouble, elle fascine tout autant. Et son ascension sur le marché s’inscrit dans un mouvement long, structuré, irrésistible.

Dans les années 1990, rares sont les maisons de vente à proposer ses œuvres. En 1994, certaines toiles passent sous le marteau pour quelques milliers de dollars. À contre-courant des grands pôles du marché, c’est à Amsterdam que sa cote se forge lentement. Dès la fin de la décennie, tout s’accélère : expositions muséales, reconnaissance critique, premières adjudications solides. En mai 1999, un ensemble de dessins dépasse les 20 000 $ chez Christie’s. Deux ans plus tard, une triple rétrospective itinérante – au Centre Pompidou (Paris), au New Museum (New York) puis au De Pont Museum (Tilbourg, Pays-Bas) – propulse son nom auprès du grand public.

Le tournant s’amorce alors franchement. En 2004, Jule, die Vrou explose les estimations avec un prix final de 1,2 million $ et, dès 2008, Dumas devient la peintre vivante la plus cotée du monde avec The Visitor, vendue 6,3 millions $ à Londres. Depuis, son marché se consolide, son aura s’étend, ses prix franchissent régulièrement les sept chiffres. Jusqu’à atteindre, en 2024, un sommet historique.

Le 14 mai dernier, Miss January bouleverse les compteurs chez Christie’s. Monumentale (près de trois mètres de haut), peinte en 1997, cette toile figure une femme blonde et semi-nue inspirée des concours de beauté. Dumas y déconstruit les stéréotypes de la féminité, tout en imposant une image puissante, dérangeante et assumée. Une œuvre typique de son engagement, où désir et domination s’entrechoquent. Acquise en 2000 par les Rubell, célèbre couple de collectionneurs américains, auprès de la galerie Paul Andriesse à Amsterdam, la toile n’était jamais réapparue sur le marché. Sa revente pour 13,6 millions de dollars constitue un double séisme : elle pulvérise le record personnel de l’artiste, mais aussi celui de toutes les autres femmes peintres vivantes.

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MARLENE DUMAS, Miss January, huile sur toile, 1997. 111 x 40 in. (281,9 x 101,6 cm). Estimation : 12 à 18 millions de dollars.

Une reconnaissance déterminante

Jusqu’ici, le sommet était détenu par l’immense peintre britannique Jenny Saville, dont une œuvre avait été vendue 12,4 millions $ en 2018. Dumas franchit une marche supplémentaire, dans un contexte de revalorisation accélérée des artistes femmes sur la scène internationale. Ce record ne relève pas seulement de la performance individuelle. Il témoigne d’une évolution plus large : celle d’un marché qui revoit ses hiérarchies, redonne une place aux artistes femmes et commence – lentement – à corriger certains déséquilibres historiques. Car si Dumas triomphe, elle reste encore l’exception dans un système où les œuvres d’artistes féminines continuent de se vendre en moyenne 10 % moins cher que celles de leurs homologues masculins, selon le documentaire Recalculating Art (BBC, 2022).

L’œuvre de Marlene Dumas ne cherche pas à plaire. Elle explore de manière récurrente la position complexe de l’artiste femme et blanche dans un environnement souvent perçu comme hostile. Son travail cherche à déconstruire les stéréotypes liés au genre et à l’identité ethnique. Marquée par son histoire personnelle, elle revient régulièrement sur les tensions propres à l’Afrique du Sud, abordant avec lucidité la culpabilité héritée d’un contexte de domination. Elle dérange, questionne, fissure les représentations. C’est pourtant cette puissance sans compromis qui séduit les musées, les critiques… et les collectionneurs de très haut niveau. Avec Miss January, Marlene Dumas s’impose durablement sur le marché de l’art. Un succès qui consacre autant la force de son œuvre que la résonance contemporaine de son regard sur l’histoire.

PAR CÉLINE MOINE, ARTMARKET BY ARTPRICE.COM