L’art moderne africain est-il sous-évalué ?

Parfois sous-estimé mais toujours plein de promesses, l’art moderne africain commence à trouver sa place dans les enchères mondiales. Découvrez les artistes qui dominent le marché et ceux dont le potentiel reste à exploiter.
Après la grande vogue des artistes contemporains africains, c’est au tour de leurs aînés de bénéficier des faveurs des musées européens. La prochaine grande exposition est prévue au Centre Pompidou en mars 2025. « Paris noir » rassemblera 150 artistes du continent et de la diaspora pour mettre en lumière l’influence qu’ils ont exercée dans la France de la seconde moitié du XXe siècle. Côté marché, cette redécouverte des modernités plurielles peine encore à trouver un écho dans les salles de vente. Comparé aux prix astronomiques atteints par des figures contemporaines comme Julie Mehretu, El Anatsui ou Toyin Ojih Odutola, l’art moderne africain semble chroniquement sous-évalué. Pourtant, ses créations reflètent souvent des moments historiques cruciaux et des identités culturelles vibrantes. Certains artistes marquants peinent encore à voir leur cote progresser malgré des prix relativement modestes. D’autres, en revanche, s’imposent avec éclat sur les marchés locaux et internationaux. Pour mieux comprendre ces dynamiques et mettre en lumière les grandes figures qui dominent ce marché, Artprice a analysé les performances des artistes modernes africains nés entre 1920 et 1940. Cette année encore, une signature apparaît plus que toute autre : celle de Benedict Enwonwu. 

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Vendu 532 313 €. Benedict Enwonwu, Festac, 1977, huile sur toile, 91,5 x 61 cm. © Bonhams

La star de l’année : Ben Enwonwu Souvent surnommé le « père du modernisme nigérian », Enwonwu domine sans conteste la scène africaine moderne. Ses œuvres ont généré plus de 2,4 millions de dollars aux enchères en 2024, un bond spectaculaire par rapport aux moins de 900 000 dollars annuels enregistrés il y a dix ans. Formé au Nigeria et au Royaume-Uni, Enwonwu a été maintes fois honoré de son vivant, notamment par l’Ordre national du mérite nigérian. Pourtant, ses œuvres valaient à peine 2 000 dollars il y a 25 ans. Bonhams, précurseur dans la promotion de l’art africain moderne, a joué un rôle clé en obtenant ses premiers coups de marteau à six chiffres en mai 2013, suivis six mois plus tard par la maison de ventes ArtHouse Contemporary à Lagos. L’année 2018 a marqué un autre tournant, avec la vente de Tutu, un portrait emblématique de la princesse yoruba Ife Adetutu Ademiluyi. Retrouvé après avoir disparu pendant plus de 30 ans, ce tableau a été vendu pour plus de 1,6 million de dollars, soit quatre fois l’estimation initiale. Ce succès a été un symbole fort pour l’art moderne africain, prouvant sa capacité à rivaliser avec les grandes signatures internationales.En 2024, Enwonwu continue de briller. La meilleure vente pour son travail avoisine les 600 000 $ (Festac, 1977), consolidant son rôle de leader du marché. Derrière lui, des artistes comme Farid Belkahia, Omar El Nagdi, Mohammed Melehi, Esther Mahlangu, Hamed Nada et Adam Henein enregistrent ensemble près de 3,4 millions de dollars entre janvier et novembre. Cependant, les écarts de prix sont frappants. Alors que les œuvres d’Enwonwu culminent à six chiffres, celles d’Esther Mahlangu se vendent encore entre 1 000 et 5 000 $ en moyenne. Cette accessibilité est aussi une aubaine qui a tendance à renforcer la demande : Esther Mahlangu est d’ailleurs la moderne africaine la plus vendue, avec 89 adjudications enregistrées entre janvier et novembre, contre une dizaine d’œuvres vendues en moyenne pour les autres artistes.

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Vendu 19 304 €. Esther Mahlangu, Ndebele abstract 51, 2011, acrylique sur toile, 103 x 153 cm. © Christie’s

Construction sur le long termeFarid Belkahia, figure centrale de l’École de Casablanca, illustre à merveille la montée en puissance dont est capable l’art moderne africain. Réputé pour ses œuvres mêlant abstraction, artisanat et influences locales, Farid Belkahia est aujourd’hui l’un des artistes marocains les plus plébiscités aux enchères. En 2024, 87 % de ses lots proposés à la vente ont trouvé preneur, avec des prix oscillant majoritairement entre 10 000 et 50 000 $. Mais certaines pièces exceptionnelles atteignent des sommets. En octobre dernier, une toile majeure, Arbre arc-en-ciel (1989), a été cédée pour 259 000 dollars, près de trois fois l’estimation haute, lors de la dispersion de la collection Dalloul chez Christie’s à Londres. Avec des adjudications dépassant parfois les 300 000 dollars, Belkahia surpasse des artistes marocains comme Jilali Gharbaoui ou Meriem Mezian, bien que cette dernière ait établi un nouveau record en juin dernier avec Femmes berbères (1977), vendu plus de 120 000 dollars par la Compagnie marocaine des œuvres et objets d’art à Casablanca (CMOOA).Et sur le reste du continent ? Sur la scène sénégalaise, Ousmane Sow s’impose comme une figure incontournable, avec des sculptures régulièrement plébiscitées à plusieurs centaines de milliers de dollars. Parmi ses contemporains, seuls Iba N’Diaye et Papa Ibra Tall ont réussi à franchir le cap des six chiffres. En revanche, d’autres artistes comme Mbor Faye et Babacar Lo restent dans une fourchette plus modeste, leurs œuvres étant récemment adjugées pour moins de 2 000 $. Du côté des artistes ivoiriens, le constat est plus réservé : ils peinent à trouver une place sur le second marché et affichent des cotes bien plus discrètes. Les œuvres de Georges Adingra, par exemple, se négocient difficilement entre 100 et 500 $, que ce soit en Europe ou aux États-Unis.

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Vendu 46 823 €. Ibrahim El-Salahi, Sans titre, circa 1960, encre et blanc de chaux sur papier, 60 x 45,4 cm. © Bonhams

Un avenir prometteur ?Malgré des avancées significatives, les prix des grandes figures modernes africaines évoluent à un rythme mesuré, bien loin des envolées spectaculaires observées dans l’art contemporain. Cette progression régulière, dénuée de signes de spéculation, rassure sur la pérennité de la demande et la valeur future de ces œuvres. Ibrahim El-Salahi, figure de proue de l’École soudanaise de Khartoum et premier artiste africain à avoir bénéficié d’une rétrospective à la Tate Modern (2013), illustre parfaitement cette consolidation progressive. Ignoré par les enchères pendant de longues années, il voit l’une de ses œuvres se vendre pour la première fois aux enchères en 2016, soit trois ans après son exposition majeure à Londres. Aujourd’hui, ses créations se négocient généralement entre 20 000 et 50 000 dollars, des niveaux de prix raisonnables pour un artiste dont les œuvres figurent dans des collections prestigieuses comme celles du MoMA ou du Guggenheim Abu Dhabi. Sa cote, bien qu’évoluant doucement, s’affirme solidement : au cours des cinq dernières années, quatre de ses œuvres ont dépassé la barre des 50 000 dollars. Pour traquer les œuvres les plus captivantes d’Ibrahim El-Salahi, rendez-vous chez Christie’s ou Bonhams à Londres, où se jouent souvent les enchères les plus stratégiques de son marché.Selon le Africa Wealth Report 2023, le nombre de millionnaires africains pourrait croître de 42 % dans la prochaine décennie. Ces personnes fortunées pourraient jouer un rôle crucial dans la valorisation des artistes historiques du continent en collectionnant plus ardemment. De plus, la multiplication d’expositions consacrées à l’art africain dans des institutions africaines, européennes et américaines, à l’image de l’exposition « Paris noir » citée plus haut, pourrait réveiller le marché ronronnant de certains artistes. Ces expositions, couplées à l’intérêt manifeste des grandes maisons de ventes internationales et à un engagement plus fort attendu de la part des collectionneurs locaux, peuvent renforcer le marché et revaloriser encore certaines signatures. Les bases sont posées pour que l’art moderne africain continue de gagner en visibilité et en valeur, inscrivant progressivement ses figures emblématiques parmi les incontournables du marché de l’art international.PAR CÉLINE MOINE, ARTMARKET BY ARTPRICE.COM 

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Vendu 135 205 €.
Papa Ibra Tall, The Warrior, 1964, huile sur panneau celotex, 134 x 104 cm. © Sotheby’s
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Vendu 202 510 €.
Iba N’Diaye, Juan de Parejas agressé par des chiens, 1982, huile sur toile, 162 x 130 cm. © Sotheby’s