L’exposition « Lalla Essaydi : le visible dévoilé », actuellement au musée des Confluences Dar El Bacha, remet l’artiste à l’honneur à Marrakech. On y redécouvre avec plaisir sa série emblématique Harem.
Qui n’a jamais vu les célèbres photos de la série Harem de Lalla Essaydi ? Réalisé en 2009, cet ensemble de portraits, qui a véritablement révélé l’artiste, revisite les réalités sociales et historiques du harem, espace intime traditionnellement réservé aux femmes dans les sociétés musulmanes. À travers l’exposition « Lalla Essaydi : le visible dévoilé », l’artiste nous pousse à réfléchir sur les questions de genre, d’identité et d’héritage culturel. Dans ses photographies, les femmes ne sont pas de simples objets de contemplation, mais deviennent des actrices affirmées qui soutiennent le regard du spectateur. Un pied de nez affirmé contre une certaine tradition orientaliste. Le décor, marqué par des motifs géométriques islamiques, se confond avec les caftans somptueux portés par ces femmes, brouillant ainsi les frontières entre corps et architecture. « Mon travail témoigne de mon expérience de femme arabe ayant grandi dans la culture musulmane, vue aujourd’hui sous un angle très différent, explique l’artiste. C’est l’histoire de ma quête d’une voix, la voix unique d’une artiste, et non une tentative de me positionner dans une place de victime, ce qui me priverait de la complexité même que je souhaite exprimer ».Nous avions consacré le portfolio du premier numéro de diptyk à Lalla Essaydi en 2009. Voilà ce que nous écrivions sur son travail :
Originaire de la zaouia de Tamanslouht, Lalla Essaydi est née en 1960. Aujourd’hui new yorkaise, la photographe s’approprie les clichés liés à l’orientalisme (odalisques, harems, femmes voilées…) en jouant sur le motif. Régulièrement, la photographe retourne au Maroc, dans sa maison d’enfance, pour réaliser de nouvelles séries de photographies. Elle évoque tant son passé que ses réflexions sur la place de la femme dans une société régie par les hommes. Cette maison d’enfance permet à l’artiste d’accéder à son monde intérieur: « Je porterai toujours cette maison à l’intérieur de moi, mais ma vie actuelle y a ajouté de nouvelles dimensions. Il y a cet espace très différent que j’habite dans le monde occidental, un espace d’indépendance et de mobilité. C’est à partir de là que je peux revenir aux paysages de mon enfance, au Maroc, et les reconsidérer avec détachement et une nouvelle compréhension.»
Sous cette apparente douceur, presque décorative, qu’évoquent pour un public occidental ces scènes de genre, l’œuvre de Lalla Essaydi se veut subversive. Les images qu’elle recrée et la nécessaire souffrance de ses modèles, contraintes à l’immobilité des heures durant, puisent leur source dans le souvenir de la femme punie, confinée au silence pour désobéissance. Au silence requis fait face une obsessionnelle parole écrite qui envahit toute l’architecture, prend sa revanche, mais pas seulement. Il manque quelques lignes sur cette écriture qui, nous dit Lalla Essaydi, n’est pas vraiment lisible et qui, pourtant, raconte sa vie (elle était analphabète au moment de son mariage précoce, elle s’est réapproprié une partie d’elle-même en accédant à l’écriture qu’elle utilise dans une sorte de surdétermination…) L’espace est en effet pris d’un vertige halluciné où le verbe, sacré dans son apparence formelle, ironique et vachard dans son contenu linguistique, se répand, estompe toute limite, toute différence entre les murs, la femme, son corps et ses vêtements. Dans le même temps, ces images offrent en Occident un écho prononcé (mais à l’envers) à l’iconographie véhiculée par Ingres ou Delacroix, en reprenant le thème de l’odalisque, par exemple – terme qui, rappelle Lalla Essaydi, en turc signifie littéralement: « qui appartient à une chambre ».
La rédaction« Lalla Essaydi : le visible dévoilé », musée des Confluences Dar El Bacha, Marrakech, jusqu’au 23 mars 2025.


