L’exposition collective curatée par Fatima-Zahra Lakrissa à Marrakech invite le spectateur à questionner le médium de la peinture dans son hors-champ et son extensibilité.
Si la peinture continue de faire les choux gras du marché de l’art, le spectateur sait-il encore prendre le temps d’arrêter son regard sur un tableau ? Connaît-on encore cet art du détail que prisait l’historien de l’art Daniel Arasse, est-on encore sensible à la texture d’une œuvre, à ses effets de transparence, à son caractère tactile ? Le flux continuel d’images dans lequel nous baignons tous ne tend-il pas à uniformiser notre regard ? Tel a été le point de départ de Fatima-Zahra Lakrissa lorsqu’elle a été conviée à curater pour la Loft Art Gallery de Marrakech une exposition des artistes de la galerie : « À l’origine, explique-t-elle, j’avais envie de travailler sur une exposition où je mélangerais peinture et photographie, de jouer sur ce lien entre les usages et les fonctions de la photographie chez les artistes peintres, mais aussi le rapport au champ pictural chez les photographes. »

Or, si la photo s’absente comme médium, elle constitue néanmoins l’un des soubassements de l’exposition. L’importance accordée au cadre permet ainsi de rapprocher des œuvres en apparence dissemblables. Là où Amina Rezki ménage dans ses toiles des vignettes faisant office de mise en abyme ou recourt à des surcadrages lui permettant de faire se télescoper, dans un pur esprit surréaliste, des espaces ou des temporalités antagonistes, Elladj Lincy Deloumeaux se concentre avec minutie sur les compositions de ses décors d’où des personnages souvent en pied se détachent de l’encadrement d’une fenêtre ouvrant sur un horizon imperceptible. Plus dionysiaques, les tableaux d’Amina Benbouchta décadrent plus volontiers l’espace de composition pour laisser advenir, dans un esprit très matissien, des coulées rougeoyantes de peinture qui emportent littéralement l’adhésion.

Bousculer les repères
La photographie constitue d’ailleurs l’un des outils de recherche prisé par d’autres peintres, à l’instar de Walid Ardhaoui ou de Nassim Azarzar. L’un prisant des personnes en marge de la société représentées de façon hyperréaliste sur un quadrillage rappelant les cahiers d’écolier, l’autre s’inspirant dans ses compositions abstraites des décors et motifs ornant des camions. Seul photographe de l’exposition, Mustapha Azeroual propose des bas-reliefs de la série Héliaque capturant la lumière à travers des superpositions de prises de vue retravaillées numériquement. Ces objets aux nuances multiples dialoguent autant avec les toiles de Azarzar qu’avec celles de Radia Lamrani que rapproche une même quête de la lumière et de ses effets irradiants ; quand bien même leurs tableaux restent encore en-deçà des prouesses techniques de Azeroual.

L’autre versant jubilatoire de cette exposition réside sans doute dans l’intelligence avec laquelle celle-ci bouscule nos repères et nous invite à élargir le spectre de notre définition de la peinture ou du pictural. Le dialogue qu’établit Walid Ardhaoui entre des portraits hyperréalistes et des dessins d’enfant à la gaucherie assumée déplace les frontières entre l’acte de peindre et celui de dessiner, avec une incongruité qui laisse sceptique quelques visiteurs. La réalisation par Elladj Lincy Deloumeaux d’une œuvre intégrant à des petits formats peints un élément décoratif architectural annonce le second volet de l’exposition qui se tiendra en février. À cette occasion, les artistes seront invités, selon les mots de la curatrice, à dépasser « le dispositif dit frontal de la peinture » pour donner à voir dans la galerie sculptures ou installations questionnant la mise en espace de la picturalité. Enfin, la présence d’un polyptyque de Khadija El Abyad, Pétales d’au-delà, réalisé à partir de henné invite à reconsidérer tout un pan de l’histoire de la peinture au Maroc, en ne l’arrimant plus seulement à l’introduction de la peinture de chevalet à l’époque coloniale. De quoi donner du grain à moudre !
Olivier Rachet
Exposition « La peinture à l’exercice de l’art », Loft Art Gallery, Marrakech, jusqu’au mois de mars 2026, avec Walid Ardhaoui, Nassim Azarzar, Mustapha Azeroual, Amina Benbouchta, Elladj Lincy Deloumeaux, Khadija El Abyad, Radia Lamrani et Amina Rezki.

The group exhibition curated by Fatima-Zahra Lakrissa in Marrakech invites viewers to question the medium of painting in its off-screen spaces and in its capacity to extend beyond itself.
While painting continues to fuel the art market, do viewers still know how to pause and truly look at a canvas? Do we still possess that attention to detail so prized by the art historian Daniel Arasse, that sensitivity to texture, transparency, and the tactile qualities of a work? Or has the unending flow of images saturating our daily lives flattened our vision altogether?

That was the starting point for Fatima-Zahra Lakrissa when she was invited to curate an exhibition of gallery artists for Loft Art Gallery in Marrakech. “At first,” she explains, “I wanted to work on an exhibition that would bring painting and photography together, to explore how painters use photography, but also how photographers relate to the pictorial field.”
Even though photography ultimately disappears as a medium in its own right, it remains one of the exhibition’s underlying frameworks. The emphasis placed on framing creates unexpected affinities between works that initially seem dissimilar. In her canvases, Amina Rezki stages vignettes that operate as mise en abyme, or deploys secondary frames that collide, in a distinctly Surrealist spirit, disparate spaces and temporalities. Elladj Lincy Deloumeaux, by contrast, works with painstaking precision on the compositions of his interiors, from which full-length figures emerge before the frame of a window opening onto an almost imperceptible horizon.
More Dionysian in spirit, Amina Benbouchta’s paintings loosen the frame altogether. With an echo of Matisse, incandescent flows of paint spill across the surface, sweeping the viewer along with them.

Disrupting our bearings
Photography is also one of the key research tools used by other painters, such as Walid Ardhaoui and Nassim Azarzar. The former portrays people on the margins of society with hyperrealist precision over school-notebook grids. The latter draws inspiration for his abstract compositions from the decorative motifs adorning trucks.
The only photographer in the show, Mustapha Azeroual presents bas-reliefs from his Héliaque series, capturing light through digitally reworked superimpositions of images. With their subtly shifting tonalities, these objects converse as much with the canvases of Azarzar as with those of Radia Lamrani. What brings them together is a shared pursuit of light and its irradiating effects, even if the paintings remain somewhat short of Azeroual’s technical virtuosity.
Another of the exhibition’s pleasures lies in the intelligence with which it unsettles our expectations, broadening our sense of what painting or the pictorial might encompass. The dialogue that Walid Ardhaoui stages between hyperrealist portraits and deliberately awkward, childlike drawings blurs the line between painting and drawing, leaving some visitors intriguingly skeptical.
Elladj Lincy Deloumeaux’s work incorporating a small painted format with an architectural decorative element foreshadows the exhibition’s second chapter, to open in February. On that occasion, the artists will be invited, in the curator’s words, to move beyond the so-called frontal dispositif of painting, presenting sculptures and installations that question how pictoriality occupies space.
Finally, the presence of Khadija El Abyad’s polyptych Pétales d’au-delà, created using henna, invites us to reconsider an entire chapter of Morocco’s art history. The point is no longer to anchor it solely to the introduction of the easel painting during the colonial period. There is plenty here to think about.
Olivier Rachet
