Kehinde Wiley : le pouvoir en majesté, de Dakar à Rabat

Le Musée Mohammed VI accueille l’exposition « Dédale du pouvoir » de Kehinde Wiley, figure incontournable de la peinture contemporaine afro-américaine. Déjà présentée au musée du quai Branly – Jacques Chirac à Paris, puis au Musée des Civilisations noires de Dakar, cette série prolonge une entreprise au long cours : replacer les corps noirs au cœur des récits visuels du pouvoir. 
Depuis ses débuts, Diptyk suit de près le travail de Kehinde Wiley, auquel nous avions consacré une couverture dès 2013, à l’occasion de son premier grand voyage africain. À l’époque, l’artiste afro-américain s’était rendu au Nigeria, en Afrique du Sud, au Maroc et au Sénégal pour un ambitieux projet de portraits. Un périple relaté dans notre article Black remix qui mettait déjà en lumière cette tension féconde entre style monarchique et revendication identitaire. Cette quête africaine a pris un tournant décisif avec la création de la résidence Black Rock à Dakar, en 2019. Lieu de création et de rencontres, Black Rock Dakar s’est imposé comme l’un des centres névralgiques de la scène contemporaine sénégalaise, en résonance directe avec la Biennale de Dakar dont il est devenu l’un des pôles les plus attendus.

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Vue de l’exposition. Portrait of Paul Kagame, President of Rwanda.

Géopolitique de l’imageL’exposition actuellement visible à Rabat s’inscrit dans cette dynamique, mais elle franchit un nouveau seuil : celui de la géopolitique de l’image. Kehinde Wiley y présente 11 portraits de chefs d’État africains (ou ex-chefs d’État) —  notamment Sahle-Work Zewde, ex-présidente de l’Éthiopie ;  Paul Kagame, président du Rwanda ou Macky Sall ex-président du Sénégal   réalisés selon une formule qui a fait sa réputation : décors foisonnants, poses empruntées à l’histoire de l’art européen, traitement minutieux du textile et de l’ornement. Ce dispositif  —   devenu sa signature   a propulsé Wiley au sommet du monde de l’art, avec un tournant symbolique : le portrait officiel de Barack Obama en 2018, commandé par la National Portrait Gallery de Washington, que l’ancien président a personnellement confié à l’artiste. Posé assis, dans un décor floral codé mêlant pivoines du Kenya, jasmins d’Hawaï et chrysanthèmes de Chicago, Obama y apparaît sans costume formel, dans une posture méditative — un geste de rupture visuelle avec la pompe traditionnelle.Ce moment marque l’entrée de Wiley dans la lignée des grands portraitistes du pouvoir, mais avec une posture critique. Car depuis la Renaissance, le portrait d’apparat fut un outil de légitimation : de Titien à Rigaud, en passant par Rubens ou Van Dyck, les monarques d’Europe s’y faisaient figurer en héros victorieux ou en demi-dieux politiques. Wiley hérite de ce lexique mais, en injectant dans ces cadres des corps historiquement absents, déplace les récits dominants. Et lorsqu’il peint des présidents africains, il interroge ce qu’il reste de cette rhétorique visuelle du pouvoir. 

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Portrait of Sahle-Work Zewde, former President of Ethiopia.

Une série paradoxaleReprésenté par un mastodonte de marché, la galerie Templon présente à Paris, Bruxelles et New York et régulièrement en tête d’affiche dans les plus grandes foires internationales (Art Basel, Frieze, Basel Paris) Wiley s’est imposé comme le portraitiste des puissants. Mais dans cette série africaine, la question du pouvoir devient particulièrement sensible. Qui sont ces chefs d’État qu’il choisit de peindre ? Quel est l’enjeu implicite de cette galerie d’hommes souvent controversés ? Certains sont soupçonnés d’autoritarisme, voire de dérives dictatoriales. Dans l’article que nous avons consacré à la version parisienne de l’exposition, nous évoquions déjà ce paradoxe : Wiley, connu pour son engagement en faveur de la représentation noire, semble ici pactiser avec une esthétique impériale ambiguë. L’exposition pose donc une série de questions ouvertes. L’artiste assume-t-il leur charge symbolique ? Cherche-t-il à glorifier ces leaders, ou à révéler l’étrangeté même de leur image publique ? Rien ne permet de trancher. À Rabat, la monumentalité de ces toiles, leur précision virtuose, leur indéniable beauté, coexistent avec ce réseau de connotations. En résonance avec les tensions du continent, elles semblent autant célébrer qu’interroger les mises en scène du pouvoir.En accueillant cette exposition, le Maroc se positionne de fait dans le circuit des grandes institutions muséales mondiales. Mais c’est aussi un miroir tendu à ses visiteurs : au-delà du choc esthétique et visuel, chacun est invité à interroger ce qu’il voit. Et à se demander ce qu’un tel théâtre d’apparat nous dit, aujourd’hui, de l’Afrique, du pouvoir, et des images.Meryem Sebti

« Dédale du pouvoir » , Kehinde Wiley, Musée Mohammed VI, Rabat, jusqu’au 15 juin 2025.

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Portrait of Faure Gnassingbé, President of the Council of Ministers – Togolese Republic.
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Portrait of Nana Akufo-Addo, former President of Ghana.