Iman Zaoin refuse l’urgence contemporaine pour habiter pleinement l’instant, jusqu’à ce que le visible révèle ses strates cachées. Exode, oubli, mutations économiques, son travail se déploie dans la lenteur, l’attention, avec une éthique de la proximité qui refuse le voyeurisme.
Il faut du temps pour que les choses se révèlent. Pour que la confiance s’installe entre deux regards, pour que l’invisible accepte enfin de se montrer. Dans un monde qui dévore ses images à la vitesse de leur production, Iman Zaoin cultive cette patience. Elle photographie contre cette frénésie qui transforme le réel en marchandise visuelle.Née en 1996 à Assise, en Italie, d’une mère marocaine et d’un père italien, Iman est confrontée très tôt à des langues, des paysages et des régimes d’attention parfois contradictoires. Cette expérience du déchirement géographique aiguise chez elle une conscience particulière des espaces liminaires, elle apprend à faire des dissonances une ressource. Lorsqu’elle photographie Oulad Fraj, village natal de sa mère, elle saisit un territoire en métamorphose, travaillé par l’exode rural qui reconfigure silencieusement les campagnes marocaines. « J’y ai découvert un lieu suspendu entre mémoire et effacement », explique-t-elle. Cette suspension devient le véritable objet de son investigation.

Ce travail d’enquête visuelle s’ancre aussi dans un cheminement intellectuel plus large. Pendant ses études en médiation interculturelle, Iman Zaoin s’est intéressée aux sociétés arabes contemporaines avec le désir de mieux comprendre ses origines et les dynamiques sociales qui les traversent. Cette recherche, à la fois personnelle et analytique, irrigue aujourd’hui sa pratique photographique. Plutôt que de ranimer des souvenirs fossilisés, elle cartographie « cette transformation silencieuse, ce moment fragile où l’ancien monde vacille sans que le nouveau ne soit encore défini ». Car il s’agit bien ici d’une archéologie du présent, une exploration des zones grises, d’espaces où l’Histoire se défait et se refait simultanément.Se pose alors la question éthique fondamentale : comment rendre visible l’irréductible, quand l’image demeure, par essence, réductrice ? Face à cet extractivisme visuel qui métamorphose l’humanité en gisement d’images spectaculaires, Zaoin forge un décentrement radical. Là où d’autres cultivent encore l’obsession de l’instant décisif, elle fait le pari inverse : celui du temps comme matière première. Cette posture inaugure une horizontalité qui remet en cause les hiérarchies implicites de l’image. Elle suppose une renonciation au surplomb, une mise à distance du pouvoir de captation conféré par l’appareil. Adopter une telle position, c’est partager le temps, instaurer une relation d’écoute et de disponibilité : cette lenteur assumée s’oppose à l’urgence contemporaine de l’immédiateté.

Le temps comme matière première
En réponse à un présent saturé de chaos et d’accélérations, Iman Zaoin façonne des zones de calme, où l’agitation du visible se suspend. « Je suis attirée par les moments simples, les petits détails. Il y a beaucoup d’immobilité dans mes images, très peu d’action », confie-t-elle. Cette quête de paix visuelle n’est pas un repli, mais une manière de faire sens, de résister à la confusion en cultivant une attention soutenue aux formes ténues du réel. C’est cette temporalité élargie qui lui permet de rendre justice à la complexité de ceux qu’elle photographie. Dans le travail qu’elle mène notamment dans la région de Ketama, cette éthique du regard prend une dimension politique. Loin des représentations sensationnalistes associées aux cultivateurs de cannabis, Zaoin s’attache à « rendre visibles les luttes et les existences souvent réduites au misérabilisme ou à la criminalisation. »C’est sans doute là l’héritage le plus précieux de cette enfance traversée entre le nord et le sud de la Méditerranée, une sensibilité née des frictions, plutôt qu’une blessure. Ce rapport au décalage affine son regard, l’oriente vers ce qui résiste à la saisie immédiate. Pour témoigner de ces marges, ces silences, ces récits, il faut d’abord désapprendre l’urgence, cultiver cette lenteur féconde où seule peut advenir la rencontre véritable.
Par Basma Mansour





