Huguette Caland, une moderne subversive au Reina Sofía

La rétrospective consacrée à la peintre libanaise Huguette Caland à Madrid, retrace le parcours d’une artiste éprise de liberté et tentée par les sirènes du design graphique. 
Sans nul doute, Huguette Caland (1931-2019) est une figure de l’affranchissement. Fille du premier président de la République libanaise, Bechara el-Khoury, elle s’inscrit à 33 ans à l’Université américaine de Beyrouth où elle commence à développer un langage pictural très personnel, marqué par l’importance accordée à la ligne qu’on lui apprenait alors à tracer sans lever la main. D’inspiration pop et parfois surréaliste, ses premières œuvres se plaisent déjà à coaguler les figures et les organes comme dans l’huile sur toile de 1971 Enlève ton doigt comportant une dimension quasi cartoonesque

HUGUETTE-CALAND-Visages
HUGUETTE CALAND
Visages, 1979.
Huile sur toile. 80 × 80 cm.
The Museum of Modern Art, New York. Don de Sandra et Tony Tamer, Anonyme, Xin Zhang, Lonti Ebers et The Modern Women’s Fund, 2021.

Les années parisiennesCe sont ses années parisiennes, auxquelles la galerie Mennour a consacré en janvier dernier une exposition, qui voient s’affirmer son style épuré et subtilement subversif. Sa série emblématique de cette période, Bribes de corps , donne à voir, à travers des effets de grossissement, d’imperceptibles étreintes privilégiant des couleurs flashy. « Forge le contraire de ce monde », semble lui enjoindre Andrée Chedid dans un poème illustrant l’un de ses dessins : « L’homme périt de son propre venin / Mais s’élève dans la lueur qu’il esquisse / Enfante-toi ». Huguette Caland la prend au pied de la lettre et se plaît à enfanter des œuvres dans lesquelles le corps humain, aussi bien masculin que féminin, se prête à toutes les métamorphoses, laissant advenir une sensualité imperceptible : « C’est inouï ce que l’on peut mettre de soi dans un dessin », écrira-t-elle d’ailleurs au sujet de sa série d’autoportraits réalisés à partir des lettres qu’elle envoya à son amant Mustapha, avec lequel elle fit ménage à trois en compagnie de son mari Paul Caland dont elle se sépare pour aller séjourner à Paris. 

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HUGUETTE CALAND
Enlève ton doigt, 1971.
Huile sur toile. 38,1 × 76,2 cm (avec cadre : 40,4 × 78,7 cm). Courtesy de Huguette Caland Estate

Une douce subversionLorsqu’elle vivra en Californie dans les années 1990, la subversion se fera plus franche comme dans ces dessins intitulés « Hommage au poil pubien » où elle se moque du puritanisme de ses contemporains. Pour autant, la violence du monde n’épargne pas toujours cette peinture comme le montre la toile de 1981 Guerre incivile où s’agglutinent moins des corps voluptueux que des figures fantomatiques. Éros ne serait rien sans Thanatos. 

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Guerre incivile, 1981.
Huile sur lin. 155 × 155 cm. Collection particulière. Courtesy de Huguette Caland Estate

Les dernières années américaines, puis de nouveau libanaises, laissent libre cours à une plus grande abstraction qui voit l’artiste poursuivre sa recherche sur la ligne à travers des compositions de paysages urbains quadrillés qui laissent parfois perplexe. Tout au long de son parcours, Huguette Caland aura été surtout habitée par un attrait indéniable pour le design graphique qui la voit collaborer avec le styliste Pierre Cardin à la confection de caftans ou avec des réfugiées palestiniennes perpétuant la technique du tatreez, une broderie traditionnelle qui semble innerver aussi les dernières œuvres qui s’apparentent à des tapisseries dans lesquelles les motifs abstraits côtoient des dessins figuratifs. Parfois se discernent encore, comme dans la série des « Espaces blancs » que l’on avait pu découvrir dans l’exposition « Présences arabes – Art moderne et décolonisation, Paris, 1908-1988 » au Musée d’art moderne de Paris en 2024, des paysages corporels qui ne disent pas leur nom, à l’image de ce French Kiss de 2011 sur lin qui emporte littéralement les sens. Olivier Rachet Exposition « Huguette Caland : A life in a few Lines », Musée Reina Sofía, Madrid, jusqu’au 25 août 2025.

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Sans titre, 1991. Collection particulière. Courtesy de Huguette Caland Estate.
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Mustafa acrobate, 1971.
Encre sur papier. Avec cadre : 35 × 42,5 × 2,5 cm. Collection particulière. Courtesy de Huguette Caland Estate