Le parcours artistique Être Ici fête ses dix ans d’existence. Une cinquième édition qui témoigne à la fois des inquiétudes du monde et de l’importance de créer des synergies entre les différents acteurs culturels de la ville.
Retour dix ans en arrière. Des résidents tangérois se regroupent au sein de l’association Ssilate et imaginent un évènement inédit. Des lieux emblématiques du patrimoine et de la mémoire de la ville habituellement fermés au public seraient ouverts le temps d’une journée et accueilleraient la fine fleur de l’art contemporain. L’idée du parcours artistique Être Ici est née. Il s’agissait alors, selon les mots d’Anne Chapelain, l’une des membres fondateurs, de « sortir la culture de son cadre très formel, de s’inscrire dans le maillage urbain et de réactiver un passé en le projetant dans le présent. »

photo Mohamed Benyekhlef, © Être Ici
Le photographe tangérois Mehdi Sefrioui, qui a rejoint l’équipe organisatrice en 2023, souligne l’importance de démocratiser l’accès à la culture dans une ville éloignée des principaux évènements phares de l’art contemporain : « Le public tangérois n’a pas accès à l’effervescence artistique de Rabat, Casa ou Marrakech », regrette-t-il, en mettant en avant le caractère fédérateur du parcours. En quatre éditions, plusieurs espaces inscrits dans la mémoire collective ont ouvert leurs portes et dévoilé souvent des richesses insoupçonnées : la prison du Méchouar, la synagogue, le Palais Akaaboune fréquenté à l’époque de la Beat Generation par Francis Bacon ou Paul Bowles, et dans lequel les Rolling Stones ont enregistré un de leurs morceaux. En une décennie, la plupart des lieux redécouverts par Être Ici ont été rénovés. Trois d’entre eux sont devenus des musées nationaux : la prison du Mechouar jouxtant le Musée de la Kasbah a été transformée en espace d’art contemporain. On peut y découvrir actuellement l’exposition « De l’autre côté de l’Atlantique : l’art cubain », présentée initialement au Musée d’Art Moderne et Contemporain Mohammed VI de Rabat. À l’entrée de la Kasbah, le Borj En-Nâam est devenu un lieu permanent d’exposition à la mémoire d’Ibn Battûta et l’ancien bâtiment diplomatique Dar Niaba est aujourd’hui un musée de l’histoire diplomatique du Maroc accueillant une collection privée d’œuvres orientalistes.

débat », 280 x 627 cm, acrylique sur toile,
2020, Palais Akaaboune, Crédit photo :
Olivier Rachet
Le public de la manifestation, d’abord tangérois, s’est élargi au public féru d’art contemporain de Rabat et de Casablanca. En moyenne, nous précise la plasticienne Najoua El Hitmi, co-organisatrice de l’évènement, « on accueille entre 3000 et 6000 visiteurs. » Mais l’aventure relève toujours du parcours du combattant. Outre la difficulté pour obtenir des autorisations, les membres de l’association pâtissent de l’absence de soutiens pérennes : « On a de rares mécènes qui nous suivent », explique Najoua El Hitmi, rappelant le partenariat toujours renouvelé avec la Cinémathèque. « Tanger est une ville industrielle qui n’investit pas dans la culture ».

crédit photo : Mehdi Sefrioui
Une 5ème édition en phase avec le mondeCette cinquième édition innove peut-être moins que les précédentes dans la découverte de lieux inédits, même si le Marhaba Palace ou la Villa Davinka réservent leur lot de surprises architecturales. Avec une programmation diversifiée de lectures, de concerts ou de spectacles chorégraphiques, on imagine que cette manifestation pourrait aisément se transformer en un festival pluridisciplinaire, à l’image du festival Dream City créé en 2007 par Selma et Sofiane Ouissi, au cœur de la médina de Tunis. La performance chorégraphique de la compagnie casablancaise Col’Jam et le Bal collectif emmené par la compagnie Tramaluna, place du Mechouar, pour clore le parcours de cette année, ont rappelé l’absence cruelle de manifestations artistiques dans l’espace public.

L’Atelier, Crédit photo : Mehdi Sefrioui
Du côté des artistes, la performance aura eu le vent en poupe comme en témoignent celles de Khadija Tnana ou d’Ilias Selfati s’étant recouvert le corps d’un liquide couleur sang, face à des œuvres sur panneaux de bois évoquant la violence anonyme de guerres toujours persistantes. Intitulée « Funérailles de guerre », son installation, qui lorgne intelligemment du côté des corps liquéfiés de Francis Bacon, aura sans nul doute été l’un des moments forts de cette année. S’il est parfois compliqué pour les artistes d’explorer la mémoire des lieux, compte-tenu du manque d’informations dont le visiteur gagnerait aussi à être alimenté, certaines propositions font mouche. Un ancien atelier de confection, rebaptisé pour l’occasion sobrement L’Atelier, situé au premier étage d’une ruelle commerçante de la médina, aura brillé par la cohérence de sa proposition. De retour pour la deuxième année consécutive, la photographe Geneviève Gleize, accompagnée de la plasticienne Christine Ferrer, rendent hommage, à travers une série de photographies dont certaines sont brodées, au savoir-faire d’artisans locaux délogés de leur lieu de production. Prenant la forme d’un métier à tisser, leur installation « Tisser des liens », qui pourrait donner son titre à cette édition, fait face à une sculpture étonnante intitulée Arma Dura de l’artiste colombienne María Isabel Uribe Dussán, résidant aux Îles Baléares. La combativité féminine est suggérée par la présence d’armes à feu surmontant une structure de roseaux, dans un esprit ludique et une monumentalité qui n’est pas sans rappeler Louise Bourgeois. Sur le mur du fond, les installations subtilement brodées d’Amine Habki, artiste résidant à Paris, ambitionne de « détricoter les artefacts de la virilité », usant d’un esprit tendrement subversif.

Crédit photo : Mohamed Benyekhlef, © Être
Ici
Ayant choisi d’occuper les vestiges du Bazar Franco Ingles, un ancien espace d’import-export situé à deux pas de la Cinémathèque, le collectif Tizintizwa, emmené par Montasser Drissi, Nadir Bouhmouch, Oumaima Abaraghe et Soumeya Ait Ahmed, fidèles habitués du 18 à Marrakech, font l’une des propositions les plus engagées du parcours. S’intéressant aux saisonniers cueillant les pommes dans les provinces de Midelt et d’Azilal, ils accompagnent leurs recherches d’une installation sonore disposée en fond de magasin, faisant entendre la diversité des chants entonnés par les travailleurs.

Palace, Crédit photo Mohamed Benyekhlef,
© Être Ici
Autre thématique prégnante de cette édition, la question des périphéries urbaines et de leur extension déraisonnée à laquelle s’intéresse de longue date la plateforme Think Tanger dirigée par Hicham Bouzid, aura permis de rapprocher des propositions dispersées dans le parcours : celles du photographe Amine Houari présentées à l’ancienne douane « Diwana » faisant écho aux photographies de Hicham Gardaf proposées à L’Atelier, aux côtés d’un projet encore en phase expérimentale du photographe Ziad Naitaddi cherchant à travers un montage vidéo hypnotique à « matérialiser les dualités humaines » en lien avec la question migratoire. Les artistes Emma Charrin et Olivier Muller, fondateurs du projet « Des Rives-Provisoire » consacré à ces « espaces en sursis » que constituent les zones périurbaines dans le pourtour méditerranéen, ont frappé les visiteurs par une installation méditative. Intitulé Habitez l’étoile, le dispositif mêlait, dans le cadre d’un salon improvisé, photographies et projection vidéo de longs et fascinants travellings.

Muller, Villa Davinka, crédit photo Mehdi
Sefrioui
Et après ? En dix ans, l’écosystème tangérois a considérablement changé. En 2015, était créé le Festival Youmein. L’espace indépendant Mahal Art Space, dirigé par Nouha Ben Yebdri, a organisé des expositions toujours exigeantes. La plateforme Think Tanger s’est fendue d’un nouvel espace, rue Vélasquez, à deux pas de la désormais mythique Librairie-Galerie Les Insolites. La plasticienne Najoua El Hitmi a créé en 2023 un lieu d’expérimentation et d’exposition La Factory dans lequel est installé son atelier. La Maison N’Bta, nouvelle maison d’hôtes disposant d’un lieu de résidence, était l’un des partenaires de cette cinquième édition et propose un programme d’expositions prometteur. La Fondation Nationale des Musées a ouvert plusieurs espaces dont la Villa Harris et l’espace contemporain de la Kasbah.

guerre »,Le Marhaba Palace, courtesy de
l’artiste
Le parcours artistique Être ici, avec l’expérience qui est la sienne et sa connaissance de la scène contemporaine, ne disparaîtra pas de sitôt et gagnerait peut-être à fédérer toutes ces initiatives. Reste à savoir comment arriver à se réinventer sans tomber dans la répétition. Imaginons une direction artistique ou une équipe curatoriale, et une Biennale d’art contemporain pourrait prendre son envol. Tanger n’a pas encore tenté sa chance, pourquoi ne pas rêver ? Olivier Rachet

photo Mohamed Benyekhlef, © Être Ici

Najoua El Hitmi, Maison Darna, Crédit
photo Mehdi Sefrioui

Ferrer, « Tisser des liens », impression toile
coton, L’Atelier, Tanger, crédit photo :
Mehdi Sefrioui

Villa Davinka, crédit photo : Olivier Rachet