Né en Algérie, Éric Van Hove a grandi au Cameroun, étudié au Japon et sillonné une centaine de pays avant de s’installer à Marrakech en 2012. Un nomadisme qui sous-tend l’œuvre conceptuelle de cet artiste belge pluridisciplinaire reliant sans cesse le local au global. Il est aujourd’hui sur le point d’homologuer Mahjouba, une moto électrique réalisée par les artisans et pensée comme un fait social total.
Un peu revêche, Éric Van Hove a quelque chose d’un Homo faber arcbouté contre des siècles d’égarements capitalistes. Malgré cela, il se montre toujours prompt à parler de son œuvre empreinte d’existentialisme, qui repense nos façons de produire, de consommer et de vivre ensemble. En élargissant le champ des possibles, l’artiste belge érige une œuvre d’art totale, avec ce qu’il faut de sapiens, concrétisant ce que d’aucuns qualifieraient d’utopie.Son exposition en cours, scénographiée avec talent à la Table Clandestine – espace d’art et table d’hôtes aménagés dans un appartement 1930 du centre-ville casablancais – est l’occasion de prendre la mesure de l’ambition de sa démarche artistique. Sa dernière création, le cyclomoteur Mahjouba IV, donne à voir quelque chose d’une symphonie plastique : hormis certains composants usinés, chaque pièce qui le compose a été sculptée, au millimètre près, dans le laiton, l’acier, le bois, l’os, la corne et l’aluminium, par les mâalems impliqués depuis plus de dix ans dans sa recherche artistique.

L’œuvre est un véritable conservatoire des techniques et matériaux de l’artisanat marocain, mais pas seulement. Le cyclomoteur est en parfait état de marche, et sur le point d’être homologué auprès du ministère des transports. Éric van Hove insiste sur ce point : « Mahjouba n’est pas qu’une œuvre d’art, c’est un projet sociétal, un modèle d’économie circulaire invitant les technologies artisanales à sortir de leur impasse pour dialoguer avec l’électronique et l’ingénierie technique. L’œuvre n’attend plus que le soutien des élites industrielles, politiques et administratives locales pour devenir une icône industrielle 100 % made in Morocco, telle qu’a pu l’être la Vespa en Italie. » Pour l’heure, après avoir testé son prototype en le faisant circuler de Marrakech à Tanger comme une exposition en mouvement dans l’espace public, un multiple d’artiste de cent unités, numérotées et signées, est déjà proposé à la vente.Bien sûr, c’est un peu déroutant : un cyclomoteur n’est pas supposé être une œuvre d’art, et une œuvre d’art n’est pas censée être fonctionnelle et reproduite à grande échelle. Mais à qui se donne la peine de comprendre, les enjeux de l’Initiative Mahjouba méritent d’être étudiés. C’est permettre de réintégrer l’artisanat marocain dans l’industrie active via la fabrication de biens de consommation fonctionnels. C’est œuvrer au décloisonnement des champs de compétences (art, artisanat, design, ingénierie) pour les projeter dans une logique d’assemblage et d’emboîtement parfait. C’est bâtir la métaphore d’un corps social idéal.

Un peu comme dans le film Citizen Kane, où le motif de la rose peint sur une luge permet de remonter à l’origine d’une destinée, un rouleau de soie est exposé à La Table Clandestine qui, comme un fil rouge, permet de comprendre la philosophie de l’artiste depuis ses jeunes années. Japon 2005 : Éric Van Hove arrive au terme d’un master en calligraphie classique japonaise avec un rouleau de soie, une calligraphie de caractères hiragana (un syllabaire ordinairement réservé aux femmes) corrigée à l’encre rouge par le professeur Yuji Kato de l’Université Tokyo Gakugei. C’est cette même « copie corrigée » qu’il montre aujourd’hui à La Table Clandestine, « pour y formaliser que je ne suis pas là pour donner des leçons, que je suis surtout prêt à en recevoir, affirme l’artiste. Au Japon, pendant trois ans, dix heures par jour, je n’ai fait que ça : calligraphier, comme auparavant j’ai pu apprendre à être tailleur de pierres, dans la région de Namur ». Un doctorat d’artiste à l’Université des Arts de Tokyo en 2008 achève sa formation au Japon. La trace en sera indélébile, de sensibilité conceptuelle non dualiste, invitant à une refonte des hiérarchies entre beauté conceptuelle et beauté plastique, pour créer, explique-t-il, « ce que les Japonais appelleraient une beauté aux implications intérieures. Je ne peux travailler uniquement à partir du champ cognitif occidental, ou du point de vue alphabétisé, occidenté, comme le disait Lacan, ni exclusivement du point de vue africain, ni d’ailleurs du point de vue japonais. Ce n’est qu’à partir d’une synthèse cosmopolite des perspectives culturelles occidentale, africaine et japonaise que mes œuvres trouvent pleinement leur sens ».Né en Algérie, élevé au Cameroun, Éric Van Hove se perçoit comme un apatride, jamais aussi heureux que lorsqu’il peut apprivoiser les langages de sociétés autres. Après le Japon, il voyage pendant sept ans dans une centaine de pays, à la recherche d’une création langagière au-delà des mots, des images, des esthétiques. Dans chacun des espaces traversés, il performe des talks, des storytelling objects, des abréactions (installations à la craie, créées in situ, pensées comme des invasions sémantiques) et des métragrammes (documentations photographiques d’un geste artistique où il encre l’abdomen de femmes). Et puis finalement, décidé à se sédentariser, c’est au Maroc qu’il vient à poser ses bagages, en 2012, pour « créer une œuvre qui synthétiserait tout ce qui a été appris jusque-là ».

« Une utopie concrète de transgression»Il rêve d’une pièce hors catégorie, inclassable, insondable. Ce sera le moteur V12 Laraki, pièce manquante de la mythique Fulgura du même nom. Contre vents et marées, face aux difficultés de financement à surmonter, l’œuvre enfin achevée est révélée au public dans l’enceinte de Bank Al-Maghrib, place Jemaâ el Fna, à l’occasion de la Biennale de Marrakech en 2014. Grande première : les artisans y signent l’œuvre de leurs noms, mettant fin à des siècles d’invisibilité.Avec le V12, Éric Van Hove sait qu’il tient une matrice à la mesure de ses ambitions d’un art à la fois proche du peuple et esthétiquement radical. Grâce à la rencontre de Samya Abid, sa future épouse et complice de travail, et du mâalem Abdelkhadere Hmidouche dit « Dragon », l’ancrage dans la société marocaine se formalise. Il crée Fenduq, qui n’est pas seulement un atelier d’artiste, ni une résidence d’artisans inspirée du fondouk, mais une œuvre à part entière, qu’il définit comme « une sculpture socioéconomique, à comprendre comme une utopie concrète de transgression contemporaine d’un modèle ancestral, un vœu d’horizontalité bâti sur la coexistence, au sein d’un même fondouk, d’individus issus de parcours très variés et d’héritages artisanaux traditionnellement séparés dans la médina ».Grâce à Fenduq, des centaines d’œuvres surgissent au fil des ans, des moteurs encore pour les principales, toujours sculptées par les artisans, toujours métaphoriques d’un corps sociétal. Tel moteur provient d’un engin civil de construction utilisé sur les champs de bataille comme tank pour écraser villages et populations. Tel autre, d’une voiture conçue pour donner de l’emploi à la classe ouvrière du sud de l’Italie. Tel autre encore, de l’avion piloté par Charles Lindbergh en 1927 pour réaliser la première traversée de l’Atlantique Nord, ou bien d’une moissonneuse-batteuse hollandaise, d’une pompe agricole asséchant les nappes d’eau fossiles du Maroc… C’est, en douze ans, une production titanesque d’œuvres pensées, conçues, réalisées au Maroc, au sein de Fenduq, par des artisans qui les signent, exposées ou acquises par les musées internationaux : MoMA de New York, Hood Museum of Art dans le New Hampshire (États-Unis), Fries Museum de Leewarden (Pays-Bas), musée Vandalorum en Suède, mais aussi par la nouvelle ambassade royale de Belgique à Rabat. Le BMW M43B18, baptisé Externalités négatives en référence au contexte de pandémie pendant lequel il a été produit, vient d’entrer dans la collection de Steve et Lisa Tananbaum, en Floride.

19 matériaux), 169 cm x 65 cm x 96 cm, édition unique Courtesy de l’artiste. © Archives Fenduq / Photo : Alessio Mei
Ouvrir des horizons universauxCe n’est pas parce qu’Éric Van Hove s’est ancré au Maroc – où, après Fenduq, il a encore fondé l’espace d’art Malhoun – qu’il en a terminé avec le cosmopolitisme constitutif de sa pratique. Certes, il rêve d’une Mahjouba V entièrement marocaine, à laquelle manque une électronique embarquée que le Maroc serait capable de produire… « Je suis un artiste, je suis dans l’émotion, sans affirmation héroïque mais animé d’une conviction : c’est ensemble qu’on arrive à faire de grandes choses et si je dispose d’une nationalité belge, Mahjouba est marocaine, faite par et pour les Marocains. Je crois au génie industriel marocain. Au lieu de le limiter à une économie de sous-traitance, j’aimerais convaincre la nation du potentiel magique de son secteur artisanal une fois mis en dialogue avec les technologies contemporaines : Mahjouba est un œdipe qui s’exporte. » En effet, après quatre prototypes, l’unicité de l’œuvre se pense en plus large, à l’échelle macro. Le défi n’est plus seulement la création artistique reconnue dans les institutions muséales, mais l’efficacité des moteurs, leur reproductibilité, le désenclavement des nomenclatures, une émancipation de l’art dans l’espace public et un affranchissement des pratiques à taille et temps humains, à l’échelle du monde. De l’infiniment petit de chacune des pièces réalisées par les mâalems jusqu’à l’infiniment grand des marchés du Sud global ne demandant qu’à formaliser leur économie, Mahjouba est à l’œuvre comme fait social total, noué d’enjeux artistiques, économiques, environnementaux et sociaux liant identité et durabilité.

19 matériaux), 169 cm x 65 cm x 96 cm, édition unique Courtesy de l’artiste. © Archives Fenduq / Photo : Alessio Mei
L’humilité et la grandeur de sentiments occupent une grande place dans cette élaboration de sculptures socioéconomiques. Depuis son premier prototype, copie artisanale littérale d’un e-scooter chinois, jusqu’à une future Mahjouba V accessible à la classe moyenne, huit ans ont passé de conversations et de labeur actif et complice aux côtés des mâalems. Très attaché aux fragments narratifs de cette recherche et de cette fabrication d’une œuvre, Éric Van Hove expose les archives de Fenduq, conserve les gabarits matriciels, intègre les signatures des artisans, filme ses compagnons de travail pour capturer « l’émotionnalité du temps » en situation de pandémie – lesquelles vidéos sont insérées, sous forme de code QR en laiton, dans le moteur BMW M43B18. À rebours du capitalisme post-fordiste et du cynisme postmoderniste, ses sculptures vivantes cristallisent de l’humanité, dont elles font battre le cœur. Elles tracent une épopée au-dedans de l’infinie diversité du monde intérieur en lequel se blottissent les entrailles du corps social.
Par Corinne Cauvin