[EDITO #73] Les voies du succès sont impénétrables

Comme beaucoup de scènes émergentes africaines, celle du Maroc construit et emprunte des voies multiples vers la visibilité. Sève éditoriale de Diptyk, ADN de nos pages depuis la création du titre en 2009, le phénomène de l’émergence trouve dans ce numéro une résonance particulière. De l’école – le plus souvent l’Institut national des beaux-arts (INBA) – au stand d’une (grande) galerie dans une foire, en passant par les prix ou programmes consacrés aux jeunes, nous n’avons de cesse de décrire la chorégraphie complexe à laquelle se livrent ces acteurs, connectés ou non entre eux. Ce numéro d’automne 2025 vous livre un cru particulièrement savoureux de ces dynamiques complexes.

Un prix. Désormais incontournable, le prix Mustaqbal, lancé par la Fondation TGCC il y a cinq ans, séduit artistes et public Gen-Z, « pourtant plus enclin à inventer ou à vivre la culture en dehors des cadres institutionnels », décrit avec clairvoyance notre journaliste. Il a réussi en peu de temps à mettre en synergie tous les acteurs : artistes, galeries, résidences, jury, et le public est là ! Assez nombreux cette année, les candidats ont été plus de 200 à soumettre leur dossier, motivés par la dotation, allant de 10 000 à 35 000 dirhams, et un solo show à la clé pour le grand gagnant, cette année Aymane El Gadi.

Un collectif. En dehors de tout cadre institutionnel justement, certains empruntent des voies, volontiers alternatives, imprégnées d’un militantisme tous azimuts. On a rencontré le collectif Tizintizwa qui incarne une des options les plus radicales du moment. Toponyme fictif, leur nom est formé du terme tizi, qui désigne un col de montagnes, et de tizwa, les abeilles. S’inspirant de la pollinisation croisée des cultures, ils développent une réflexion originale sur le déclin de la biodiversité, qu’ils rapprochent de l’homogénéisation de la pratique des arts visuels dictée par le marché international… Par un phénomène paradoxal dont notre époque a le secret, cette contrepensée, critique acerbe du cadre institutionnel, séduit précisément les institutions. À la suite d’un passage remarqué en 2022 à la Documenta 15, où il a présenté une « anti-exposition » formée d’archives cinématographiques et de livres d’art moderne et contemporain, le collectif prépare un nouveau projet développé en résidence au Frac Poitou-Charentes.

Une galerie. Célébrant ses dix ans dans l’espace mythique de la Galerie Bab Rouah de Rabat, qui a abrité les riches heures de l’École de Casablanca, le Comptoir des Mines a su créer un lieu tremplin pour les jeunes artistes. Dans l’immeuble Art déco du Guéliz à Marrakech, reconverti en un espace d’exposition aux dimensions muséales, les programmes se sont tous démarqués par l’ambition et les budgets conséquents de production. À propos de son exposition personnelle « Chantier II » en 2017, Mustapha Akrim, dont la carrière est aujourd’hui bien lancée, mesure l’opportunité qu’a représenté ce changement d’échelle : « C’était la première fois que j’entrais dans de telles dimensions et j’ai pu collaborer avec une usine de céramique de Khemisset pour produire des pièces pesant plus de 200 kilos. »

Une artiste. Il y a aussi la voie royale. Il n’aura pas fallu bien longtemps à Youssra Raouchi, depuis notre article « À quoi rêvent les jeunes de l’INBA » ( juillet 2022), pour se faire remarquer au point de faire la Une de ce numéro. Du haut de ses 26 ans, elle a déjà figuré dans des programmes de la galerie Perrotin (New York) ou de la galerie 1957 au Ghana, et participé à des résidences comme La Friche La Belle de Mai à Marseille. Parfois, une trajectoire fulgurante procède d’une évidence ou d’une révélation. « Je ne savais même pas que c’était possible d’en faire un métier. Chez nous, la peinture, c’était un passe-temps, une activité en marge de la vraie vie », confie-t-elle dans le portrait que nous lui consacrons.

Meryem Sebti