Dans ce numéro, il est beaucoup question de réparation. Ici, on restaure et redonne vie à la Villa Carl Ficke en y déployant un musée chargé de raviver la mémoire de Casablanca. Laissé à l’abandon près d’un demi-siècle, cet édifice s’ouvre enfin aux habitants de la ville, qui trouveront matière à replonger dans les narrations de leur histoire moderne. Là, ce sont les Pays-Bas qui restituent au Nigeria plus de cent bronzes de l’ancien royaume du Bénin. Au Qatar, on a pu voir une sélection de la plus grande collection de peinture orientaliste, qui donnera bientôt naissance au Lusail Museum, dont le Mathaf a tiré une importante exposition consacrée au peintre Jean-Léon Gérôme. Dans sa chronique, Bruno-Nassim Aboudrar questionne l’engouement des pays du monde arabe pour cette peinture « suspecte » qui a servi le dessein colonial européen. Il se demande pourquoi l’on collectionne à nouveau, et dans cette partie du monde, ces scènes où palais, harems, cavaliers valeureux et femmes alanguies peuplent un Orient fantasmé et stéréotypé. Ce qui est intéressant, nous dit Aboudrar, c’est la sélection faite par cette collection. En ne montrant de cette production artistique que les scènes d’hommes forts ou guerriers en action, les musées du nouveau monde arabe, déjà bien investis dans l’invention du futur, se construisent un passé illustré de figures masculines recevables et valorisantes. En « s’appropriant » cette production, ils réparent en quelque sorte l’héritage de la peinture orientaliste.
Cette même volonté de décentrer le regard, de sortir du « western gaze », inspire le dossier central de ce numéro, intitulé « Une histoire de l’art globale est-elle possible ? ». Dans le premier épisode d’une recherche qui se poursuivra dans les prochains numéros, l’historienne de l’art et curatrice Horya Makhlouf plante le décor. Notre sujet tisse la trame d’une pratique de l’histoire de l’art qui s’intéresse à la diversité des expressions artistiques à travers le temps et l’espace, en considérant les traditions non occidentales sur un pied d’égalité avec celles issues des pays occidentaux. Le sujet déploie la généalogie des grandes expositions qui, depuis les « Magiciens de la Terre », remettent en question les modèles eurocentrés qui ont longtemps dominé l’étude de l’art. Depuis la naissance de Diptyk en 2009, nous avons largement relayé ces recherches. En racontant par exemple, à travers l’entrée dans les musées des grandes figures de l’École de Casablanca, les recherches menées par le Centre Pompidou sur les « modernités plurielles ». Cette réflexion sur l’histoire de l’art globale ou mondiale passe par une critique de la manière dont le fait colonial a façonné les perceptions occidentales de l’art et de la culture. Cela inclut enfin la déconstruction des hiérarchies de valeurs établies. Là aussi, il est largement question de réparation.
Meryem Sebti