Dans sa nouvelle série composée en collaboration avec l’intelligence artificielle, Delphine Diallo fait plus que redéfinir l’imaginaire. Elle met en place un véritable univers mêlant passé et futur, où elle empuissance ses représentations et ses moyens de création en toute liberté.
Plus d’un million d’euros. C’est le prix stratosphérique qu’a atteint une œuvre réalisée par la première artiste robot de l’histoire, prénommée AI-Da, lors d’une vente aux enchères en ligne menée par Sotheby’s New York le 7 novembre dernier. Plus de doute, l’intelligence artificielle a définitivement pénétré le marché de l’art, non plus seulement en tant qu’outil de création, mais aussi comme entité créatrice désormais autonome. Si cela peut en effrayer certains, Delphine Diallo n’en fait pas partie. Depuis un peu plus d’un an, elle a choisi de faire corps avec l’intelligence artificielle pour mieux développer sa vision postcoloniale et féministe.
Outil du futur qui perturbe notre présent, l’IA est plutôt pour Diallo un « outil d’émancipation » qui lui permet de « décoloniser l’avenir technologique ». L’artiste franco-sénégalaise préfère d’ailleurs l’appeler « intelligence ancestrale » et l’utilise comme un tremplin pour se projeter dans le temps autant que dans de nouvelles opportunités plastiques. Dans sa dernière série, The Kingdom of Kush (2024), qu’elle présente jusqu’en juin 2025 au Hangar à Bruxelles, elle pose aussi une question cruciale : peut-on former un duo d’artistes avec l’intelligence artificielle ?

© Delphine Diallo
La puissance de la beauté
Pour ces images à la conception particulière, Delphine Diallo a choisi de faire revivre un peuple africain oublié de l’histoire coloniale. Koush, civilisation prépharaonique située dans l’actuel Soudan, n’a été redécouverte que dans les années 1950.
Il s’agit pourtant d’un royaume ancestral dont les traces remontent au néolithique. C’était aussi un territoire très puissant, considéré comme « le pays de l’or » et convoité par les pharaons. Le royaume de Koush a été remis en avant par Cheikh Anta Diop en 1967 dans son essai Antériorité des civilisations nègres : mythe ou vérité historique ?. L’historien sénégalais et ses théories sur l’Afrique précoloniale, controversées par ailleurs, ont largement inspiré Delphine Diallo, ainsi que ses lectures sur la place des femmes dans les civilisations du monde entier.
Pour mieux se réapproprier cette histoire occultée, l’artiste a décidé de reprendre le pouvoir par la beauté. Car ce qui frappe en premier lieu, c’est l’esthétisme de ses images, poussé à son paroxysme. On se laisse ainsi charmer par les héroïnes (et les éphèbes) générées par l’IA sur les indications de Diallo, parées d’ornement princiers. Ce royaume de Koush, elle l’a imaginé peuplé de femmes puissantes, gardiennes de cités antiques ou guerrières vêtues d’or chevauchant à travers les plaines. Comme dans l’œuvre Protector of Humanity, où une représentation stéréotypée dépeindrait un fier cavalier ; mais c’est en réalité une femme qui protège l’humanité, tunique d’or flottant au vent. D’autres sont armées jusqu’aux dents, casquées, autant parées d’armures que de bijoux. Ces représentations guerrières rappellent les combats qui ont opposé les habitants du Royaume de Koush aux pharaons de l’ancienne Égypte.
Là semble résider la force du féminin pour Diallo : la puissance de la beauté, qui devient alors une arme. C’est en réalité la figure de la femme oracle que Delphine Diallo cherche à faire revivre, pour remettre au centre le féminin sacré. Ce rôle crucial dans les sociétés anciennes, murmurant à l’oreille des puissants, a été exercé sur tout le continent et en Méditerranée par une lignée de prêtresses, souvent originaires du Soudan, affirme l’artiste à l’aune de ses propres recherches.

© Delphine Diallo
Qui de l’artiste ou de l’IA ?
Une question taraude notre esprit devant tant de ressemblance avec une réalité qui n’a pourtant pas existé ou que nous ne connaîtrons jamais. Comment Delphine Diallo est-elle arrivée à ce résultat, aussi bluffant de vérité que s’il avait été réalisé en studio ou en shooting extérieur ? Elle a en réalité patiemment apprivoisé le logiciel Mid Journey durant toute une année, lui donnant progressivement des prompts (instructions) de plus en plus fréquents et précis. À présent, « c’est comme si la machine avait intégré ma conscience. Quand l’algorithme calcule, il comprend mes intentions. Donc il y a une sorte de responsabilité de ma part, celle de respecter cette nouvelle conscience artificielle ».
Dans ces images rêvées du royaume de Koush, on croit reconnaître des bribes de notre culture, pop ou non : des masques Fang, des citations du panthéon hindou, des parures d’Asie du Sud-Est, la Cléopâtre de Mankiewicz incarnée par Liz Taylor, le costume doré de l’androïde féminin dans Metropolis de Fritz Lang. Cela fait-il partie des prompts insérés par Diallo dans Mid Journey ? C’est peut-être plus intéressant de ne pas le savoir, tant la symbiose finale entre toutes ces références est convaincante.
Alors, qui est finalement le créateur dans cette histoire réinventée ? L’artiste qui navigue entre New York, Dakar et Paris ne s’embarrasse pas de ce débat, car elle est « passée à autre chose, dit-elle. Mon imagination continue de s’agrandir dans l’espace illimité que m’a donné l’IA et ça a été vraiment une illumination pour moi. Ça m’a appris à prendre soin de mon imagination dans ses détails et sans avoir besoin de copier ». Elle a depuis réalisé un court-métrage, The Oracle / Ancestral intelligence, visible sur YouTube, où elle met en mouvement son royaume imaginaire. Elle a aussi été contactée par un célèbre studio d’effets spéciaux de Montréal pour collaborer à un long-métrage, toujours créé à partir de l’intelligence artificielle. « Avec le film, je suis devenue une oracle moi-même, affirme Delphine Diallo. L’IA m’a aidée à projeter une vision de ces femmes du passé. Et si tu peux l’imaginer, c’est réel, comme disait Picasso. »
par Marie Moignard
— Les images de Delphine Diallo figurent dans l’exposition collective « AImagine – Photography and generative images »,
Le Hangar, Bruxelles, jusqu’au 15 juin 2025.

© Delphine Diallo

© Delphine Diallo

© Delphine Diallo

© Delphine Diallo

© Delphine Diallo

© Delphine Diallo