Blackness lives matter

L’exposition « When we see us : un siècle de peinture figurative panafricaine » met à l’honneur des peintres des diasporas et du continent africain, dans un esprit festif et le souci de raconter une histoire partagée qui évite le piège de l’essentialisation. Un pari réussi, visible au Kunstmuseum Gegenwart de Bâle jusqu’au 27 octobre.  

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Jacob Lawrence, The Card Game, 1953. Tempera sur panneau.

Décentrer l’Histoire : tel est le défi relevé par l’exposition « When we see us » curatée par la directrice du Zeitz MOCAA au Cap, Koyo Kouoh, et sa conservatrice Tandazani Dhlakama.  Ambitionnant de faire émerger le sujet « noir » dans toute sa diversité et son historicité, elle emprunte son titre à une série américaine de la réalisatrice Ava DuVernay, When they see us (2019) consacrée à la persistance de violences policières à l’encontre des Afro-Américains. Prime alors l’importance du regard que les peintres portent sur eux-mêmes et la diversité de leurs communautés disséminées partout dans le monde. Prolifique, l’exposition, présentée en amont au Zeitz MOCAA, propose un panel impressionnant d’œuvres : 200 en provenance de 26 pays différents et issues de prêts aussi bien privés que publics. Se retrouvent ainsi côte à côte un portrait de Kehinde Wiley appartenant à la Jochen Zeitz Collection, un superbe diptyque du peintre guadeloupéen Elladj Lincy Deloumeaux prêté par la Galerie Cécile Fakhoury ou de nombreuses autres œuvres empruntées à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, la Collection Magnin ou celle de Jorge M.Pérez de Miami comportant des toiles importantes de Dominic Chambers. 

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Michael Armitage, The Dumb Oracle, 2019. Huile sur écorce de Lubugo. 150.5 x 100.5 cm

Au delà du « Black portrait »Averti ou pas, l’esprit du spectateur se laisse guider par des rapprochements entre œuvres contemporaines et d’autres appartenant à une période plus moderne comme cette Femme violette de 1938 du cubain Wilfredo Lam ou The Evening Prayer (1942) du Sud-Africain Gerard Sekoto. Si l’on ajoute la diversité des styles représentés – d’un art brut ou naïf, en passant par un réalisme vernaculaire perceptible dans des enseignes de coiffeurs nigérians de Johnny Arts ou un néo-expressionnisme en vogue dans l’art du portrait –, on peut s’interroger sur la cohérence d’ensemble. Or, en choisissant de ne pas réduire le propos à la simple question du « black portrait » ou de la représentation, les curatrices font émerger différentes sections permettant d’appréhender ce qu’auraient en commun le destin d’afro-descendants avec celui de leurs frères sénégalais, congolais ou botswanais. Ayant en partage une histoire douloureuse de la traite transatlantique ou de la domination coloniale, la plupart des artistes témoignent d’un souci de liberté dont rend compte la première partie de l’exposition « Triomphe et émancipation. « Ici, précisent les curatrices commentant les toiles de Chéri Chérin, Chéri Samba ou Lynette Yiadom-Boakye, on nous rappelle que nous venons d’un continent de rois et de reines. Nous avons construit les pyramides, après tout. » Une œuvre splendide sur plexiglas de l’artiste haïtien Édouard Duval-Carrié, The True Story of the Water Spirits, dans laquelle des vignettes documentant la violence de l’esclavage ponctuent un regroupement d’esprits des eaux reliés entre eux par des lianes aquatiques, souligne la force de résilience de communautés qui arrivent à se ressourcer dans une diversité de croyances et un sens éprouvé de la fête. 

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Elladj Lincy Deloumeaux, La sincérité d’une promesse, 2022. Peinture à l’huile, marqueur, acrylique, pastel sur papier. 195.5 x 101 cm

Allégresse communicativeLes sections intitulées « Spiritualité », « Joie et allégresse » témoignent aussi de ce syncrétisme que vient redoubler un syncrétisme des formes et des couleurs. La toile Coloured People du ghanéen Ablade Glover en est la parfaite illustration, puisqu’elle montre qu’on peut dépasser la question « noire » en utilisant toutes les couleurs offertes par la palette. « Nous sommes connectées aux dieux, aux déesses et aux esprits », commentent les curatrices qui célèbrent dans la section « Sensualité » la sexualité et le plaisir des sens, avec des toiles sulfureuses de Mickalene Thomas, de la Britannique Somaya Critchlow ou de l’ivoirien Roméo Mivekannin. Euphorie renforcée par l’omniprésence d’une playlist invitant à la danse et enchaînant des morceaux de Nina Simone, de Youssou N’Dour, de James Brown ou de Ali Farka Touré, pour ne citer que les plus connus. Mais au-delà de cette allégresse communicative des sons, des styles et des couleurs que pourrait synthétiser la toile du congolais Moké, Kin Oyé, représentant une scène nocturne de bar, l’exposition est surtout le fruit d’un intense travail de recherche représenté par une vaste frise chronologique, allant de la fin du XIXème siècle à nos jours, répertoriant les principaux évènements politiques, les créations de revues ou les fondations de musées et d’espaces d’art qui contribuent à raconter une histoire des « africanités », pour reprendre un terme cher à Senghor, fondamentalement renouvelée. Une exposition enthousiasmante qui devrait faire des émules ! Olivier RachetExposition « When we see us : un siècle de peinture figurative panafricaine », Kunstmuseum Basel, jusqu’au 27 octobre 2024.

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Lynette Yiadom-Boakye, A Culmination, 2016. Huile sur toile. 200.5 x 250 x 3.8 cm.
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Esiri Erheriene-Essi, The Birthday Party, 2021. Huile, encre et transfert Xerox sur lin. 150 x 200 cm
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Cassi Namoda, To Live Long Is To See Much (Ritual Bathers III), 2020. Huile sur toile. 152.4 x 233.6 cm
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Roméo Mivekannin, Le modèle noir, d’après Félix Vallotton, 2019. Acrylique sur nappes. 251 x 254 cm