Badr El Hammami, conteur des récits enfouis

Depuis son atelier marseillais, Badr El Hammami creuse l’histoire du Maroc et ses trous de mémoire. Prenant comme point de départ son histoire personnelle, il malaxe inlassablement le même matériau : l’exil, la migration, le déracinement. Son exposition « Entre nos mains », fruit d’une résidence itinérante entre la cité phocéenne, Bruxelles et Marrakech, s’est ouverte le 6 octobre à la Friche Belle de Mai à Marseille. À découvrir jusqu’au 1er février à la Galerie de Tous les possibles.

« C’est le chemin d’expérimentation et de recherche qui compte pour moi. Le résultat, c’est au contraire presque une tristesse. » Badr El Hammami est de ces artistes qui prennent le temps. Le temps d’écouter les récits enfouis, la voix des archives et celle des objets qui font émerger subrepticement un souvenir. On décèle chez ce plasticien originaire d’Al Hoceima une tendresse pour la figure du déraciné. « Cette sensation d’être étranger m’accompagne en permanence. C’est un moteur dans ma pratique. » Dans son atelier marseillais où il prépare son exposition à la Friche la Belle de Mai, l’artiste jongle avec les souvenirs d’inconnus – issus de la communauté ou de la diaspora amazigh – interrogés lors d’une résidence itinérante entre la cité phocéenne, Bruxelles et Marrakech. Il leur demande alors de choisir un « objet d’affect » pour en restituer les bribes de vie qui y sont attachées, à la manière de la petite madeleine de Proust. Pour l’installation Entre nos mains, Badr el Hammami a imaginé un dispositif composé d’un ensemble de tiroirs, qu’il invite à ouvrir pour se laisser submerger par l’histoire de l’objet-totem convoqué par ce simple geste.

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Entre nos mains, 2021-2024, résidence de recherche, Marseille, Marrakech, Bruxelles. Objets souvenirs, objets d’affection, récit, transmission, rencontres Courtesy de l’artiste

La mémoire est centrale dans son travail. Il constitue même un des fils qui lient l’ensemble. Comme la volonté de creuser – « à la petite cuillère », comme il dit – l’histoire de son pays, la mémoire collective de sa région (le Rif) mais aussi ses amnésies. Une histoire inextricablement liée à celle de sa famille, marquée par le déplacement, du père parti travailler dans les années 1960 en France, jusqu’à son propre départ pour étudier aux Beaux-Arts de Bordeaux. « Je viens d’une culture où l’on ne parle pas de soi », c’est donc son travail qui le fait, en filigrane. L’intime déclenche le processus créatif, comme lorsqu’il retourne dans son école primaire après quatorze ans d’absence au Maroc. De là émerge sa série Mémoire #2 dans laquelle les écoliers posent un miroir qui occulte leur visage. Le photographe nous invite à « regarder dans le miroir » en une forme d’introspection ou de confrontation à soi. Peut-être même nous invite-t-il à le traverser. « Cette série est une matrice pour la suite. » C’est a posteriori, en rassemblant les pièces du puzzle, que Badr El Hammami confirme ses thèmes de prédilection : l’exil, la frontière, la migration. « Il faut produire pour savoir où est-ce que l’on va, même si l’on ne sait pas où on va. »

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Entre nos mains, 2021-2024, résidence de recherche, Marseille, Marrakech, Bruxelles. Objets souvenirs, objets d’affection, récit, transmission, rencontres Courtesy de l’artiste

Si le plasticien se laisse guider par son intuition sans parcours préconçu, ses œuvres suivent, elles, le chemin des institutions muséales. En novembre seront montrées au Musée national de l’histoire de l’immigration à Paris trois installations liées à son projet Thabrate. Ici encore, l’histoire familiale joue le rôle de déclencheur. À travers Thabrate, Badr El Hammami réactive avec son amie Fadma Kaddouri la pratique d’échanges de conversations par cassettes interposées, à la façon des travailleurs immigrés qui donnaient par ce biais des nouvelles à leur famille restée au pays. Une conversation différée, au long cours, que les propres parents de Badr El Hammami avaient entreprise. Thabrate se déploie en une série de digressions sur l’exil, les trajectoires familiales et la question de la langue. Aujourd’hui le plasticien creuse inlassablement sa matière et s’attèle à la figure d’Abdelkrim El Khattabi. « On vient de la même ville, de la même région, on parle la même langue », note-t-il. Fidèle à lui-même, Badr El Hammami explore la phase d’exil du résistant rifain. Il fait des va-et-vient entre l’île de La Réunion, où Abdelkrim a vécu en exil pendant 21 ans, et l’Égypte où il a fini ses jours. « Je suis toujours étonné qu’on ne parle pas plus de cette figure dans les manuels d’histoire. » Ce que cela donnera plastiquement ? Il ne le sait pas encore. Il cherche et se laisse le temps car « le résultat compte peu ». Le process, c’est ça l’art de Badr El Hammami.

Emmanuelle Outtier