Fondé en 2005 à Rabat, Le Cube – independent art room est un laboratoire d’idées où l’art s’affranchit des formats établis. Vingt ans plus tard, on feuillette avec plaisir l’album souvenir de cet espace emblématique de la scène contemporaine marocaine, en compagnie des artistes qui l’ont investi.
Il est des lieux que l’on ne crée pas, mais que l’on découvre en soi. Le Cube naît ainsi d’une intuition : l’art peut s’affranchir de toute logique marchande pour redevenir un espace de dialogue, un souffle audacieux. « Ce n’était pas un espace d’exposition traditionnel. Je voulais un laboratoire d’expérimentation », confie Elisabeth Piskernik, qui crée Le Cube – independent art room en 2005 à Rabat. Originaire de Vienne, cette diplômée en histoire de l’art et en philologie des langues romanes n’en est pas à son coup d’essai. Avant de s’installer au Maroc en 2004, elle s’est déjà engagée dans de multiples initiatives artistiques et culturelles en Autriche et à l’étranger. Au sein du Cube, elle conçoit divers programmes pour soutenir les artistes émergents tout en intégrant une réflexion sociale, culturelle et politique au cœur du processus artistique. Dès le départ, un principe simple et radical s’affirme : la recherche l’emporte sur la productivité, l’expérimentation sur la rentabilité et l’acte de créer se nourrit de souffle plus que de calcul.

C’est dans une petite pièce de dix mètres carrés au volume cubique – d’où son nom – que tout commence. Un espace réduit à sa plus simple expression mais qui porte déjà en germe l’idée d’une liberté totale. En constante évolution, le lieu se métamorphose avec le temps, s’étendant à un appartement de 70 m2 qui ouvre de nouvelles perspectives. Au fil des expositions, ses murs absorbent récits, traces, gestes et voix. À mesure que les artistes s’emparent de l’espace, Le Cube acquiert la capacité de retenir la mémoire de chacun. De là s’ébauche l’idée que le lieu lui-même détient une forme de conscience, capable de dialoguer avec ceux qui le traversent, de créer des coïncidences inattendues. Myriam El Haïk en fait l’expérience lorsqu’elle découvre que l’appartement avait autrefois abrité sa grand-mère. Invitée en résidence en 2017, elle exhume cette mémoire intime, en fait la substance de sa création, le lieu lui-même l’ayant appelée à renouer avec son histoire. Pour elle, « c’est comme si Le Cube avait rendu possible quelque chose qui n’aurait pu naître ailleurs ». Un lieu où l’imprévisible devient tangible, où coïncidences et rencontres tissent des continuités invisibles.
Dans ce sillage, Salima S. El Mandjra évoque un dialogue fortuit avec l’artiste Lucie Laflorentie, suscité par Le Cube lui-même. Quelques mois avant l’exposition « Points de vue » (2021) d’El Mandjra, Lucie Laflorentie était intervenue sur le mur, y gra- vant une phrase invitant à la reconnexion : « On peut encore se parler, se toucher et se voir. » Lorsqu’elle découvre cette inscription, El Mandjra est frappée par la résonance de ce geste avec son propre travail : dans sa série de neuf illustrations tirées de l’ouvrage Saisissements, elle explore le vertige et la perte de repères ayant figé l’humanité dans l’attente. Face à cet écho inattendu, Salima S. El Mandjra souligne que Le Cube est « un lieu qui forge des liens artistiques ». Tel un archéologue des instants fugaces, il conserve en ses parois des pigments endormis, témoins de rencontres insoupçonnées. Cette histoire de mémoires superposées raconte la rencontre des temps, la possibilité d’un dialogue entre ce qui fut et ce qui est en train de se créer.

Une éthique de la transgression
Le Cube est aussi un terreau où germent les expérimentations les plus audacieuses. C’est ici que se forme, en 2005, le Collectif 212 qui réunit Amina Benbouchta, Hassan Echaïr, Safaa Erruas, Jamila Lamrani, Imad Mansour, Myriam Mihindou et Younès Rahmoun. Animés par une même urgence de déconstruire les normes, ils imaginent un refuge où l’art respire sans entraves. « C’est exactement ce que Le Cube nous a offert », confie Safaa Erruas, évoquant un lieu qui préserve les artistes du poids des formats prédéfinis et des logiques marchandes. Amina Benbouchta parle de « luxe absolu, celui d’une liberté entière. Au Cube, l’art est respecté dans sa nature profonde, faite de résistance et d’espoir. »
Cette éthique de la transgression essaime et irrigue de nouveaux territoires. C’est dans cet élan que surgit en 2007 New Generation, un tremplin et espace d’expérimentation qui va permettre à de nombreux artistes émergents de repenser les frontières de la création contemporaine. Comme Mustapha Akrim et Redouane Arraoui, qui repoussent les conventions dans l’exposition de sortie de résidence « Rythme taillé », où image et son se font matière plastique. En 2016, Soukaina Joual propose « Halal », une exposition qui interroge les rapports entre le corps et la violence, inspirée par l’univers des boucheries et des abattoirs. En 2021, Ziad Naitaddi clôt sa résidence avec l’open studio de son projet Withered Green, Thrived Red, une œuvre photographique et vidéo qui interroge les transformations identitaires liées à la migration. Ici, l’enjeu dépasse la simple exposition : il s’agit de cultiver l’émergence d’une scène inédite qui réinvente les récits collectifs.

Si loin, mais si proche
Le Cube, c’est aussi l’audace de la politisation. Travailler sur des sujets complexes, c’est oser révéler l’inconfortable et franchir les limites de l’acceptable. C’est « permettre aux artistes de plonger dans le socio-politique sans crainte de jugement ni de censure », commente Mohammed Laouli, qui a travaillé en résidence avec l’artiste allemande Katrin Ströbel, qui témoigne aussi d’« un esprit de liberté radicale ». Une atmosphère qui a rendu possible leur projet Frontières fluides pour lequel les deux artistes ont conçu des « bateaux nomades » qui investissent des frontières navigables et partent à la rencontre des habitants, récoltant des récits multiples qui deviennent la matière première de leur travail.
Ce qui définit vraiment Le Cube, c’est une proximité à la fois intense et discrète. « Si loin, mais si proche », médite Ziad Naitaddi. Loin de s’imposer, le lieu agit comme une présence morale « toujours là pour nous soutenir quand le besoin surgit, sans jamais empiéter sur notre liberté », précise-t-il. Ce soutien, Younès Rahmoun le puise dans « la confiance nue qu’Élisabeth dépose en les artistes », sans recherche de contrôle mais avec un accompagnement pertinent. C’est peut-être cette ouverture aux possibles, cette absence de trajectoire prédéfinie, qui permet aux œuvres d’exister dans leur état le plus brut, le plus vrai.
À l’image d’un organisme vivant, Le Cube n’a cessé de se transformer. Toujours actif dans sa forme originelle à Rabat, Le Cube embrasse aujourd’hui une nouvelle identité avec « Le Cube Expanded », une plateforme qui prolonge ses activités à l’international. « En 2021, j’ai fait le choix de vivre entre les deux pays, l’Autriche et le Maroc, et je me suis dit : l’esprit du Cube, je l’emporte avec moi », explique Elisabeth Piskernik. Le Cube Expanded investit dans des collaborations et des projets qui s’inscrivent dans sa philosophie, au-delà de l’espace physique de Rabat. Christine Bruckbauer, directrice de Philomena+ à Vienne, est l’une des collaboratrices importantes de cette expansion. Depuis plusieurs années, Philomena+ accueille les artistes du Cube et prolonge ses questionnements à l’international. Pour elle, cette mutation d’un lieu fixe vers une entité nomade était une évidence : « Après 20 ans, Le Cube n’est plus seulement un espace à Rabat. Il est reconnu pour son programme d’art contemporain et les personnes qui le portent. Cette évolution nomade permet d’envoyer expositions et concepts en voyage sans craindre de perdre son identité. » Loin de ses murs, Le Cube Expanded existe là où son esprit est invoqué, il devient un élan sans frontières, une présence qui circule sans se dissoudre.
Pour l’heure, Le Cube fête son vingtième anniversaire à travers une série d’événements prévus tout au long de l’année. Une publication reviendra sur deux décennies d’explorations artistiques, tandis que les archives du Cube seront exceptionnellement ouvertes au public lors d’un événement spécial de trois jours, ponctué de projections et de rencontres. Plusieurs résidences d’artistes et programmations publiques jalonneront également cette célébration, réaffirmant l’identité de ce laboratoire de pensée et d’expérimentation.
Par Basma Mansour

et Mohammed Laouli, Frontières fluides, 2014