Réunissant une quarantaine d’artistes issus du continent et de ses diasporas, la Fondation Blachère explore, à partir de sa collection, les multiples déclinaisons du bleu dans les pratiques contemporaines.
« Quitter l’idée d’une couleur comme donnée stable et purement visuelle, pour entrer dans une compréhension élargie.» Avec « Afroblue », la commissaire Joana Danimbe s’est mesurée à la collection de l’entrepreneur Jean-Paul Blachère, décédé en décembre dernier, et livre une polyphonie d’œuvres inspirée par les dernières émanations du continent. Débutée en 2001 en pays Dogon, la collection Blachère compte aujourd’hui 2 200 pièces dont un quart de l’Afrique de l’Ouest, et où le Maroc est aussi bien représenté. « C’est vrai que nous n’avons pas vraiment de Modernes », concède Christine Blachère. Représentant la moitié des œuvres exposées dans « AfroBlue », la collection est très ancrée dans l’art contemporain, couvrant un large spectre qui débute par les pionniers des années 1990 comme Sokey Edorh (Togo), Tamsir Dia (Mali) ou encore Viyé Diba (Sénégal). Les artistes les plus récents sont de jeunes pousses comme la Suisso-marocaine Zineb Mezzour ou Louisa Marajo (Martinique), signant l’entrée des Caraïbes dans la collection.

A gauche : Abdoulaye Konaté, Lune bleue, 2019, œuvre textile murale, coton teint, cousu et superposé, broderie, 398,8 x 516,6 cm, Courtesy l’artiste et, Nouveau Musée National de Monaco, ADAGP Paris 2026
A droite : Jean David Nkot, www.lamadone.org.com, 2025, technique mixte sur toile 200 x 255 cm, Courtesy l’artiste et Galerie Alfikaris, ADAGP Paris 2026
La peau du ciel
Cette idée du bleu, Christine Blachère et Joana Danimbe en ont eu l’intuition lors de la Biennale de Dakar 2024 ou encore à la dernière édition de la Biennale Internationale de la Sculpture de Ouagadougou (BISO). Les silhouettes indigos de Nyaba Ouedraogo célébrant la déesse du fleuve Sénégal, les poupées perlées de la Franco-camerounaise Beya Gille Gacha ou encore les héroïnes bleutées de la Béninoise Moufouli Bello s’imprègnent alors sur leurs rétines. « Il faut que j’arrête d’acheter par pulsion, mais plutôt dans l’idée d’une future exposition », nous confie Christine Blachère. Un mantra qu’elle s’est appliquée à suivre depuis plusieurs années déjà. « AfroBlue » joue la carte de la fidélité. « On aime soutenir les artistes dans la durée », confirme Joana Danimbe. Ainsi Maya Ines Touam qui expose une commande soutenue par la fondation pour la dernière Biennale de Dakar, ou Aboubakar Fofana reçu en résidence à Bonnieux. Cet artiste de 59 ans qui fut d’abord calligraphe est devenu le dernier indigotier du Mali, sauvant cette profession d’une disparition certaine. L’œuvre la plus impressionnante réalisée spécialement pour l’exposition est certainement celle d’Arnold Fokam. Repéré sur les réseaux sociaux puis à Doual’art (Cameroun), le jeune artiste trentenaire livre une installation grand format telle une grotte mystérieuse, dans un ruissellement de perles et de denim délavé à l’eau de javel, évoquant la mort et la renaissance. Habituée des expositions chorales qui célèbrent le patrimoine africain, la Fondation Blachère réussit son pari. En mêlant une quarantaine d’artistes du continent et de sa diaspora, des Caraïbes et de la France, elle démontre que le bleu n’est pas qu’une couleur. Chez les Mandingues, boulourem signifie « l’état du bleu » tel un état d’âme, tandis qu’au Bénin le bleu se traduit par « la peau du ciel ». Dans la création contemporaine, cette couleur profonde et apparemment apaisée est une manière de contourner le noir. Le meilleur exemple est certainement l’engagement de Boluwatifé Oyediran. Ce jeune Nigérian qui vit aux USA « développe le concept d’“Inverted Blackness”, explique Joana Danimbe, un renversement chromatique où la peau noire apparaît bleue, lumineuse, presque spectrale. Le bleu, ici, n’est ni naturaliste ni symbolique au sens traditionnel : il agit comme une opération visuelle radicale ». Poussant le visiteur à changer de regard, les corps noirs se révèlent dans l’écran de son smartphone, après être passés par un filtre d’inversion des couleurs. Chez Oyediran « la peinture figurative devient un espace critique de recomposition des récits noirs. »
Marie Moignard
« Afroblue », commissariat Joana Danimbe – Fondation Blachère – Centre d’Art – gare de Bonnieux (France), jusqu’au 29 septembre 2026



Au second plan à gauche : Louisa Marajo, Jungleblue, 2026, installation dimensions variables, Collection Blachère, ADAGP Paris 2026

Au centre : Oluwole Omofemi, Invader II, 2021, huile sur toile, 120 x 120 cm, Collection Blachère
