Tandis qu’Art Basel accapare chaque année l’attention du marché mondial, une nouvelle venue s’est discrètement imposée dans son sillage. Pour sa première édition, Africa Basel a réuni 18 galeries du 16 au 22 juin : une offre resserrée avec une ambition claire, inscrire l’art contemporain africain dans le cœur battant du marché suisse.
« Nous voulions montrer toute la diversité des pratiques des artistes du continent », confie Benjamin Füglister, cofondateur d’Africa Basel. Pour sa première édition, cette nouvelle foire dédiée à l’art contemporain africain s’est tenue en marge du grand raout d’Art Basel, misant sur une implantation stratégique dans l’écosystème bâlois. Pendant quatre jours, cette nouvelle venue a su tirer profit de la puissante aura du label suisse, attirant son lot de collectionneurs, de curateurs et de têtes connues.
Pour les galeries africaines, Africa Basel offre un double avantage : une visibilité inédite dans un contexte international — où des figures comme Touria El Glaoui, Alicia Knock (Centre Pompidou), Azu Nwagbogu ou encore Jean Pigozzi ont été aperçues — et un terrain de jeu pour étoffer leur réseau. La représentante de la Fondation Bill Gates ou encore le collectionneur Jean-Claude Gandur faisaient également partie des visiteurs repérés.
Au premier abord, tout ne semblait pas gagné : « Les premiers jours étaient assez calmes », reconnaît Simo Chaoui, cofondateur de la Galerie 38. Mais dès le troisième jour, les acheteurs étaient bel et bien présents, de retour du premier round passé dans le tumulte d’Art Basel. Il faut dire qu’à cette période de l’année, la ville de Bâle (180 000 habitants) devient, avec ses 88 000 visiteurs annoncés par Art Basel, l’épicentre mondial du marché de l’art. « C’est une ligne de plus sur le CV, et pas des moindres », reconnaît Fatima-Zohra Bennani Bennis de la galerie MCC à Marrakech, venue présenter un stand diversifié où les textiles de Malika Sqalli côtoyaient une installation d’Amine Asselman (25 000 euros) et une peinture et une sculpture de Sanae Arraqas qui était réservée dès le 3e jour.

Des découvertes
« L’objectif pour cette première édition était de trouver un équilibre entre galeries établies et structures émergentes », souligne Benjamin Füglister. Ce dernier n’en est pas à son coup d’essai : il connaît bien la scène contemporaine africaine, ayant initié en 2012 le CAP Prize, qui récompense chaque année le meilleur de la photographie du continent. Mixer les ligues, faire dialoguer jeunes pousses et poids lourds : c’est le pari d’Africa Basel, qui réunit des galeries comme October Gallery, The African Art Hub, ou La Galerie 38, aux côtés de Unx-art, récemment installée à Freetown, ou de Gallery Soview, venue d’Accra.
Là où Africa Basel marque véritablement des points, c’est en donnant une visibilité concrète aux galeries venues du continent : la moitié d’entre elles ont fait le déplacement depuis le Maroc, le Kenya, le Ghana, la Zambie, l’Afrique du Sud ou encore la Tunisie. Certes, certains stands misaient sur des valeurs sûres — James Barnor ou Alexis Peskine (dont un portrait clouté est parti dès les premiers jours) chez October Gallery, Turiya Magadlela chez Serge Tiroche, Aboudia chez LIS10 Gallery, ou Barthélémy Toguo chez La Galerie 38 — la foire a joué la carte de la découverte en montrant des artistes et galeries qu’on ne voit pas à 1-54 ou AKAA. De quoi rappeler que le champ de l’art africain contemporain est loin d’être saturé — et que chacun peut y trouver sa place. On retiendra les portraits d’Ibrahim Bamidele (TAAH), la très belle découverte d’un Moderne de l’École de Tunis, Hammadi Ben Saad (TGM Gallery), ou encore les étonnantes tentures en blisters de Kwama Frigaux, accessibles entre 6 000 et 9 000 euros (Galerie Dix9).

Une alternative nécessaire
Pour plusieurs galeristes, cette foire arrive à point nommé. « C’est une foire nécessaire. Les prix des stands à Art Basel sont inaccessibles, vu les cotes encore jeunes de nos artistes. Africa Basel, c’est un bon compromis », explique Ted Gueller de la galerie Le Sud à Zurich, qui exposait notamment une toile de Hako Hankson à 18 000 francs suisses.
Même constat du côté de la galerie ghanéenne Soview, qui a investi près de 20 000 euros (stand, transport, frais divers) pour tester le marché. L’opération s’est révélée payante : une première œuvre a été vendue le deuxième jour, un portrait à 4 600 euros composé à partir de cornes de vache par l’artiste Enoch Nii Amon Hammond. Le lendemain, c’est l’ensemble des œuvres exposées sur le stand qui a été vendu. « Les retours sont excellents, les gens sont fascinés par son travail, confie la galerie. C’était quitte ou double. Nos prix sont bas, ce sont des artistes émergents. Mais cette foire permet de les positionner, de les confronter à d’autres regards, et surtout, de créer des opportunités. Sinon, ils ne décollent jamais.»
Venue avec plusieurs toiles de Kendell Geers, de Barthélémy Toguo (dont l’une a été vendue 45 000 euros) et la jeune artiste marocaine Yacout Hamdouch — dont un quadriptyque est en négociation — la Galerie 38 joue à domicile ou presque : elle a inauguré en mai dernier un nouvel espace à Genève, et compte bien capitaliser sur les contacts noués à Bâle pour y faire venir des collectionneurs.
Plus qu’une foire, Africa Basel pourrait bien devenir un point d’ancrage. « Il y a ici une vraie curiosité pour l’art africain, davantage qu’à Londres ou Paris, où le segment est déjà structuré », constate la galerie londonienne The African Art Hub. Plusieurs stratégies commencent à se dessiner pour les galeries prêtes à se lancer. Ben Füglister raconte ainsi qu’un collectionneur, ayant manqué le seul El Anatsui présenté par Goodman Gallery à Art Basel, s’est tourné vers October Gallery, représentante historique de l’artiste à Londres — qui, ironie du sort, n’avait pas apporté d’œuvre de ce dernier. Une anecdote qui illustre la porosité possible entre Africa Basel et le mastodonte voisin. Si les ventes ont bien eu lieu, sans pour autant être spectaculaires, la deuxième édition sera sans doute décisive.
Emmanuelle Outtier



