En résonance avec l’histoire du lieu, autrefois siège des usines Phillips, l’artiste tunisienne investit le 32bis et déploie son univers dystopique pensé ici comme une parabole du machinisme moderne et de la mise à l’épreuve des corps. Une réflexion sur la mémoire des ruines et le chaos du présent, comme l’explique notre autrice Farah Sayem. Review.
L’exposition « Tétanos », présentée au 32bis, représente un jalon décisif dans l’exploration plastique d’Aïcha Snoussi, artiste tunisienne dont la pratique oscille entre dessin, sculpture et installation. Cette exposition, curatée par la directrice du 32bis, Hela Djobbi, se déploie sur trois étages et constitue une réflexion sur l’urgence d’écrire notre propre histoire dans un monde contemporain fracturé.

Snoussi, formée à la Sorbonne et aux Beaux-Arts de Tunis, développe depuis ses débuts un langage plastique fondé sur le dessin, le carnet, la gravure et l’expérimentation avec la matière. Son travail explore la mémoire, les ruines et les effacements, pour en révéler la charge politique et poétique. Détournant les outils de l’archéologie, de l’anthropologie et du musée, elle invente un contre-usage des archives, falsifiées, érotiques, codées, comme autant de gestes de résistance. Progressivement, la fiction est devenue une pierre angulaire de sa pratique avec laquelle, elle invente des civilisations, des communautés et des objets qui prolongent la réalité par de nouvelles strates spéculatives. « Tétanos » est une fiction parfaitement matérielle et spatiale, des machines rouillées, des installations sculpturales et les objets récupérés composent un récit dystopique, où le futur est envisagé comme un site archéologique possible et c’était bien la pensée derrière cette l’exposition. Snoussi mène ainsi une réflexion sur l’histoire et la mémoire : ce que nous choisissons de conserver, d’oublier ou d’ériger en objet patrimonial.

Le lieu comme moteur de création
L’exposition s’inscrit dans un dialogue organique avec le 32bis et son passé industriel, autrefois siège des usines Philips. La scénographie et la narration émergent en parallèle de la création des œuvres. L’exposition se construit en trois temps distincts. Le premier, « Le musée », présente des objets et machines comme catalogués et observés à travers une perspective archéologique, questionnant la manière dont les institutions interprètent et classifient le réel. Le second, « le site archéologique », ancien atelier où machines et objets sont présentés comme des reliques d’un passé industriel et social, dialogue avec l’histoire du quartier de La Petite Sicile et les traces des prolétaires italiens qui l’ont peuplés. Le troisième chapitre, « l’espace vivant », ancre l’exposition dans le présent. Ici, des machines affaiblies peinent à fonctionner. Ces différents dispositifs laissent deviner une présence humaine fantomatique, inscrite dans les souffles, les pauses et les hésitations du rythme mécanique. Un paysage dystopique, proche de la réalité actuelle.Le choix de produire in situ s’impose comme un principe fondateur. Les œuvres émergent du lieu et de son histoire ; la scénographie participe à la création de sens. Comme le souligne Djobbi, l’accompagnement curatorial est un maillon de la création, il est co-constructeur de récit, participant à l’écriture spatiale et fictionnelle de l’exposition.

Entre fiction et outil de résistance
Le titre de l’exposition, « Tétanos », évoque un imaginaire à la fois physique et symbolique. La rouille, matériau central, fait écho à la corrosion du temps et aux traces laissées par les objets dans l’histoire. Elle évoque également la convulsion du corps humain face à la maladie mais aussi la tension et de l’effort que requiert la manipulation de matériaux rigides et massifs. La dimension viscérale du titre souligne l’intensité physique et psychologique de la pratique de Snoussi face au métal oxydé. Il y a, dans cette nomination, une résonance mythologique. Les machines, omniprésentes du début à la fin de l’exposition, incarnent les tensions entre pouvoir, surveillance, écriture et survie. Inspirées des croquis de Léonard de Vinci notamment le Carro Armato (premier concept de char d’assaut), elles deviennent des dispositifs de fiction. Tentacules, canons et engrenages traduisent un système symbolique où le mouvement, l’énergie et la transmission de l’histoire coexistent avec la mémoire des ruines et le chaos du présent.

Le troisième étage cristallise le cœur de la réflexion de Snoussi : ce que les archives désignent comme vestige est, en réalité, encore en train de s’écrire. Les machines, souvent fonctionnelles mais fragiles, matérialisent le présent à travers leur capacité à agir et à écrire, en l’absence physique de l’être humain. L’exposition se lit comme un film, où montage, scénario et spatialisation participent à une narration immersive. La communauté fictive imaginée par l’artiste (survivante d’un désastre inconnu) devient le fil rouge qui relie les trois étages/espaces-temps. Aïcha Snoussi et Héla Djobbi dépassent la simple scénographie pour créer un univers où la matière, le lieu et la fiction se fondent en un récit cohérent. Chaque œuvre est une archive du présent et du futur, elle interroge notre relation à l’histoire et à la mémoire. Dans ce dialogue entre ruine, invention et survie, l’exposition offre une réflexion puissante sur le monde contemporain.
Farah Sayem
Aïcha Snoussi, « Tétanos », 32bis, Tunis, jusqu’au 13 février 2026
In dialogue with the history of the site, once the headquarters of the Philips factories, Tunisian artist Aïcha Snoussi transforms 32bis with a dystopian universe conceived as a parable of modern machinism and the body under pressure. It is a reflection on memory, ruin and the chaos of the present, as our writer Farah Sayem explains. Review.
“Tétanos”, the exhibition on view at 32bis, marks a turning point in Snoussi’s practice. The Tunisian artist, who works across drawing, sculpture and installation, is accompanied here by Hela Djobbi, director of 32bis and curator of “Tétanos”. Spread across three floors, the exhibition also speaks to the urgency of writing our own history in an increasingly fractured world.
Trained at the Sorbonne and the Beaux-Arts de Tunis, Snoussi has developed a visual language rooted in drawing, notebooks, printmaking and material experiments. Her work probes memory, ruins and erasure, revealing both their poetic and political force. By borrowing tools from archaeology, anthropology and museology, she creates her own kind of counter-archive: fabricated, coded, erotic. Over time, fiction has become central to her approach, allowing her to invent imagined communities, civilizations and objects that extend reality through new speculative layers.
“Tétanos” is a fiction that feels entirely material and spatial. Rusty machines, sculptural installations and recovered objects come together to form a dystopian story where the future appears as an archaeological site. That was the idea driving the exhibition. The starting point of Snoussi remains history and memory, what we choose to keep, forget or elevate to the status of heritage.

A site that becomes a catalyst
The exhibition grows directly out of the building and its past life as a Philips factory. The works and the scenography developed side by side, in constant dialogue with the space. The show unfolds in three distinct chapters.
The first, “the museum”, presents machines and objects as if catalogued and classified, raising questions about how institutions interpret and organize the real. The second, “the archaeological site”, takes place in a former workshop where machines are shown as relics of an industrial and social past, echoing the history of La Petite Sicile and the traces left by the Italian workers who once lived there. The third chapter, “the living space”, brings the exhibition into the present. Here, weakened machines struggle to operate, caught between survival and the possibility of writing. These devices suggest a ghost-like human presence, recorded in breath, pauses and the faltering rhythms of machinery. It is a dystopian landscape uncomfortably close to our current moment.
Producing the work on site became a guiding principle. The pieces grow out of the building, and the scenography shapes the meaning of the exhibition. As Djobbi notes, curating is not a neutral framework here but part of the creative process, helping to build the spatial and narrative structure of the show.
Fiction as a tool of resistance
The title Tétanos carries both physical and symbolic resonance. Rust, the exhibition’s central material, evokes the slow corrosion of time and the traces objects leave in history. The bodily convulsion associated with tetanus becomes a metaphor for the effort needed to work with heavy, resistant materials. The title has a visceral power, and even a mythic quality.
Machines are everywhere in the exhibition. They embody tensions between power, surveillance, writing and survival. Some are inspired by Leonardo da Vinci’s sketches, including the Carro Armato, considered the first design for a military tank. In Snoussi’s hands, they become fictional devices. Tentacles, canons and gears express a symbolic system in which movement, energy and the transmission of history coexist with the memory of ruins and the disorder of the present.

The third floor crystallizes Snoussi’s core idea: what we classify as ruins is often still being written. The fragile, hesitant machines materialize the present through their capacity to act and inscribe, even without the human body. The exhibition reads like a film, with scenes, rhythm and spatial composition shaping an immersive narrative. The fictional community imagined by the artist (survivors of an unnamed disaster) becomes the thread connecting the three floors. The show ultimately functions as a speculative tool of reversed archaeology: what we expected to be buried resurfaces unexpectedly.
Together, Aïcha Snoussi and Hela Djobbi move beyond simple scenography to create a world where material, space and fiction merge into a coherent narrative. Each work becomes an archive of both present and future, questioning our relationship to history and memory. In this interplay of ruin, invention and survival, the exhibition offers a powerful reflection on the contemporary moment.
Farah Sayem
Aïcha Snoussi, “Tétanos,” 32bis, Tunis, on view until 13 February 2026
