Contre l’ordre visuel dominant, les 56e Rencontres d’Arles explorent les territoires de l’insoumission esthétique, là où l’image refuse les injonctions du pouvoir.
L’époque convulse. Les extrémismes sectionnent le tissu social, l’urgence climatique défigure nos horizons, les migrations forcées redessinent les géographies humaines. L’effondrement des métarécits unificateurs provoque une crispation identitaire généralisée. Face à cette désintégration, quelle posture adopter ? Restaurer artificiellement une cohérence fantasmée ou embrasser la discontinuité comme nouvelle condition existentielle ? Les 56e Rencontres d’Arles choisissent résolument la seconde voie. Sous la direction de Christoph Wiesner, le festival déploie un archipel d’« images indociles », ces représentations qui sabotent les grammaires visuelles hégémoniques, refusent l’assignation coloniale du regard et cultivent l’hybridité comme principe créateur. Cette indocilité s’incarne d’abord dans une reconquête narrative radicale qui traverse deux propositions majeures de cette édition. Dans l’Église Sainte‑Anne, l’exposition « On Country » restitue aux artistes aborigènes australiens leur souveraineté narrative, détournant l’outil photographique de sa fonction ethnographique coloniale vers un médium d’autodétermination. Ainsi, Adam Ferguson sillonne l’Outback, capture l’érosion des rituels, la connexion aborigène au territoire face aux assauts de la globalisation et du dérèglement climatique tandis que Atong Atem tisse des passerelles diasporiques entre Afrique et Australie. Ses portraits studio citent les maîtres maliens Malick Sidibé et Seydou Keïta tout en créant des récits spécifiquement australiens, célébrant l’identité culturelle de jeunes Africains vivant en diaspora. Aux Trinitaires, « Futurs ancestraux » radicalise encore la désobéissance. Des artistes brésiliens piratent leurs propres archives visuelles et traditions : une insurrection temporelle où passé et futur se contaminent. Gê Viana y opère à vif sur l’archive coloniale, greffe des corps contemporains dans les planches ethnographiques d’époque. Une sorte de mise à jour du traumatique transformant les documents de déshumanisation en espaces de guérison.

Vers une Nouvelle Écologie du Regard Au-delà de la reconquête territoriale, la famille devient terrain d’insubordination visuelle, espace d’expérimentation des liens alternatifs au-delà des assignations biologiques et sociales imposées. Nan Goldin, lauréate du prix Kering, incarne cette indocilité familiale. Dans Stendhal Syndrome, elle transforme ses proches en figures mythologiques, reconfigurant la mythologie antique selon les codes de sa communauté queer. Diana Markosian explore, quant à elle, l’indocilité comme geste réparateur. Son projet Father constitue une enquête sur la rupture familiale causée par la migration forcée. L’indocilité, c’est aussi le décentrement épistémologique, la remise en question des canons esthétiques et historiques dominants. L’exposition « Construction Déconstruction Reconstruction » révèle ainsi la révolution visuelle du Foto Cine Clube Bandeirante (1939-1964). Cette photographie moderniste brésilienne, célébrée en Amérique latine mais ignorée ailleurs, élargit l’histoire et les territoires de la photographie. À la Croisière, João Mendes et Afonso Pimenta documentent, à travers 250 000 négatifs, quarante ans de vie dans la favela de Serra. Archive communautaire, cette collection constitue l’antithèse du voyeurisme spectaculaire qui caractérise habituellement la représentation des favelas. Un refus de l’exotisme et de la misère, elle affirme la dignité d’existences systématiquement invisibilisées.

Sans titre, 1950.
Avec l’aimable autorisation de Heitor et Vera Lúcia Manarini.
Ces déclinaisons multiples de l’image indocile – reconquête territoriale, insubordination familiale, décentrement épistémologique – dessinent ensemble l’écologie d’une résistance visuelle contemporaine. Face à l’époque qui se fracture, l’image indocile ne pleure pas les cohérences perdues mais cultive une vision rhizomatique, elle devient ainsi le vecteur d’une recomposition des subjectivités, un outil de décolonisation du sensible qui refuse les territorialisations imposées par les dispositifs de pouvoir. Arles devient ainsi laboratoire d’une nouvelle écologie du regard. Un laboratoire où s’expérimente non pas une énième avant-garde esthétique, mais une véritable mutation anthropologique du voir. L’écologie du regard qui se dessine ici est donc fondamentalement une écologie de la résistance. Elle se substitue au regard prédateur une vision réparatrice.Basma Mansour
Rencontres de la photographie d’Arles, jusqu’au 5 octobre 2025, dans toute la ville.





Le Découpage, série Père, 2014-2024.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Le fils de Zoi, communauté de Serra, Belo Horizonte, MG, 1989.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste.



