Ce jeune artiste franco-marocain conçoit l’art comme un moyen de lier les cultures. À la croisée de la photographie, de l’installation et des environnements numériques, il articule sa pratique autour des imaginaires sacrés et des questions d’hybridation religieuse, identitaire et culturelle.
Sur Instagram où il a commencé à publier ses premiers collages en 2019, Yanis Ratbi officie sous le nom de Syncretical. Un alter ego qui définit l’identité de cet artiste de 30 ans né en région parisienne et fortement impregné de la culture marocaine familiale. Aujourd’hui, le syncrétisme constitue le socle théorique de son travail : « Ce sont deux cultures, deux identités qui sont souvent décrites comme opposées, et l’idée est vraiment de mettre en avant tous les points de rencontre plutôt que les points de différence. » À cela s’ajoute une ambition de donner corps à des concepts abstraits, qu’ils soient philosophiques ou religieux, par des formes sensibles, visuelles et immersives.

Son parcours illustre ce tropisme vers l’hybridation. Très tôt éveillé à l’art par ses parents et assoiffé de littérature, il n’a pourtant pas (encore) choisi d’en vivre. Après une école de commerce et un master à l’École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI), il travaille désormais à l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), fondé par le philosophe Bernard Stiegler. Ce dernier a notamment développé la notion de « rétention tertiaire », désignant les supports techniques permettant d’enregistrer, conserver et transmettre la mémoire. Une théorie qui entre en résonance directe avec la recherche artistique que Yanis Ratbi mène en parallèle : chez lui, l’image devient un outil de conservation, mais aussi de réactivation des récits.

Une géographie instable
Cette réflexion trouve une formulation particulièrement aboutie dans la série photographique Seules les montagnes ne se croisent pas. Réalisée en argentique, elle superpose des paysages européens et nord-africains : « Je voulais créer des territoires hybrides, croiser ces deux rives de la Méditerranée dont je suis originaire et réactiver les imaginaires de cette région. » Les lignes d’horizon se confondent, les architectures se traversent, les reliefs dialoguent. Le procédé technique produit une géographie instable, presque flottante, où les repères habituels vacillent.Le titre suggère que si les montagnes ne se rencontrent jamais, les êtres humains, eux, se croisent et tissent des liens. Yanis Ratbi détourne ainsi l’idée d’immobilité géographique pour affirmer la mobilité des récits. La Méditerranée, souvent réduite au discours contemporain sur la migration du sud vers le nord, est ici envisagée comme un espace d’échanges anciens, mythologiques et symboliques. Alors que les récits de la Grèce antique évoquaient l’Afrique du Nord sans en faire le centre, la série redonne une visibilité à ces présences marginalisées.

Dans Seules les montagnes ne se croisent pas, la superposition agit comme un geste syncrétique au sens plein : deux réalités coexistent sans s’annuler. L’image devient surface de contact, lieu de friction et de réconciliation. Les paysages ne sont plus séparés par la mer, mais reliés par une mémoire commune. Cette fusion visuelle traduit une expérience intime : celle d’une double appartenance culturelle, transformée en langage plastique.Dans le prolongement de cette série, Yanis Ratbi développe un projet autour des diasporas nord-africaines, en particulier marocaine, qui sont venues s’installer en Europe après la décolonisation. « Tous les souvenirs sont en train de disparaître, et je me suis demandé : est-ce qu’on peut les mettre en avant, et comment est-ce qu’on peut les garder dans la mémoire ? » Il imagine alors une installation sous forme de cimetière virtuel : une nécropole méditerranéenne où le public pourrait circuler et qui fonctionnerait comme un rituel contemporain de remémoration, à la croisée du sacré et du numérique. À travers ces dispositifs, Yanis Ratbi affirme une volonté constante de créer des espaces où les opposés se rencontrent : rives géographiques, traditions religieuses, mémoire et technologie, visible et invisible. Se dessine ainsi une esthétique de l’entre-deux, où l’hybridation devient non seulement un principe formel, mais une manière d’habiter le monde.
Par Najat Saïdi

