Dans les coulisses du pavillon marocain

À l’occasion de la première participation du Maroc à la 61e Biennale de Venise, le duo artiste-curatrice formé par Amina Agueznay et Meriem Berrada prépare une installation monumentale, Asǝṭṭa, « tissage » en amazigh, qui rend hommage au travail invisible des artisans et à un savoir-faire séculaire. Notre journaliste a pu les suivre dans le Haut-Atlas pendant les préparatifs. Carnet de bord.

« Moi j’ai les fulgurances, Meriem a la vision », confie Amina Agueznay à quelques mois de l’ouverture de la biennale. Depuis 2018, l’artiste et la curatrice Meriem Berrada travaillent ensemble dans une confiance rare. Une collaboration qui a trouvé un point d’aboutissement avec « Fieldworks » en 2025 à la Galerie Loft de Marrakech, une exposition muséale qui faisait la synthèse de plusieurs années d’expérimentations sur le terrain. Mais à Venise, l’échelle change. « C’est le même niveau d’attention et d’enjeu pour nous, explique Meriem Berrada, mais avec une complexité plus grande : nous sommes en terrain inconnu, avec une équipe de production sur place que nous ne connaissons pas. » L’artiste entend aujourd’hui s’inscrire dans une forme de continuité de « Fieldworks », tout en faisant évoluer la réflexion, sans se répéter, et en « poussant la notion de savoir- faire du geste de la main ». Ici, « Asǝṭṭa fonctionne comme une seule et même pièce, qui doit s’adapter un lieu donné, rendre compte d’une multitude de savoir-faire, tout en créant du sens. » Si Meriem estime qu’« Amina a l’habitude du monumental et de se confronter à des espaces complexes », le recul que prend la curatrice est précieux pour l’artiste : « Elle arrive à prendre de la hauteur, là où moi je suis beaucoup dans le process, à me dire directement ‘Ça, ça marche ; ça, ça ne marche pas’, décrit Agueznay. Et rarement elle se trompe. »

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Fieldtrip Foum Zguid coopérative Dar Kadima
De gauche à droite, Miryam Alaoui, Meriem Berrada et Amina Agueznay © Ayoub El Bardii

Le seuil comme espace de possibilités

Conçue pour l’Arsenale, l’installation s’articule autour de la notion de seuil  – el âatba –, ce passage entre intérieur et extérieur, privé et public, sacré et profane.  La genèse du concept est ancrée dans le terrain. Des portails réalisés à Tiskmoudine et Foum Zguid ont rencontré des expérimentations menées depuis des années autour de l’khayma, le rideau, pour évoluer vers « l’idée que les gens puissent traverser la matière, que la porte devienne vivante », explique l’artiste. Ce principe résonne avec une pensée qu’Amina avait un jour partagée avec Meriem : « Quand je pénètre dans l’atelier d’un artisan, j’ai un monde qui s’ouvre à moi. » C’est en gardant cette conscience vive de leurs échanges que la curatrice active des notions et leur donne corps à l’aide de référence poétiques, littéraires et sociologiques. « La notion de seuil a beaucoup de sens pour moi sur un plan personnel, mais aussi curatorial. Je tiens aux principes de diversité, de multiplicité, et le seuil est pour moi un espace poreux, de coexistence plus que d’opposition, qui traduit une forme de complexité des identités », explique Berrada.

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Asǝṭṭa (détail), 2026, bandes tissées à plat en laine naturelle, conçues par l’artiste et réalisées par Dar Sanâa, Bejaâd. Avec l’aimable autorisation du Ministère marocain de la Culture. © Ayoub El Bardii

Un tissage de liens aussi

Le projet consiste en une membrane textile, constituée de modules comme des fils magnifiés, qui abrite elle-même des œuvres. Une architecture traversable. Une plongée au cœur du métier à tisser. « Ça a commencé avec l’idée de créer une seconde peau pour les murs de l’Arsenale et l’envie qu’il se passe quelque chose de magique dans les espaces négatifs, dans les interstices entre cette membrane et la matière qui s’en détache », commente Amina. Une œuvre-matrice, à la fois enveloppe et structure. Ainsi, Asǝṭṭa invitera à une déambulation immersive, marquée par des passages, ces seuils à la fois matériels et métaphysiques.

Le projet mobilise près d’une centaine d’artisanes et artisans issus des terroirs du Moyen-Atlas et du sud du Maroc, avec lesquels Agueznay travaille depuis des années, notamment depuis 2020 à travers l’animation d’ateliers orientés design et innovation pour la Région Souss Massa. « Les résultats des échanges étaient incroyables ! », insiste Meriem Berrada, qui est de ces commissaires qui vont sur le terrain. La proximité entre les deux femmes s’inscrit dans l’approche participative de l’artiste, dans cette manière de penser l’œuvre comme un espace de circulation des savoir-faire et des récits. « Meriem a la même attitude avec moi que celle que j’ai avec les artisans », raconte Amina. « Quand j’anime des ateliers, je vais chez l’artisan, je repère des choses qu’ils ne pensent pas dignes d’intérêt. Meriem fait la même chose avec moi. »

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Testing Matter © Ayoub El Bardii

Justement, ici rien n’est figé, l’artiste ne cherche jamais à imposer une forme. Elle s’adapte aux pratiques. À Tiflet, par exemple, une artisane tisse si serré qu’il est impossible de broder sur son textile. Ses modules serviront ailleurs ; d’autres pistes émergent de la contrainte. « On n’arrête jamais les sorties de route, dit Amina. La création continuera au moment de l’installation. Cela suppose de confronter la peur et de prendre des risques – mesurés – en permanence ». Ponctué de voyages entre Venise et les différents lieux de production, le chantier est à la fois rigoureux et mouvant. Un travail d’orchestration constant, « un ballet monumental à chorégraphier » entre équipes de recherche, de production, scénographes… Le processus créatif se poursuit au rythme de la matière. À Venise, dans l’épaisseur textile de Asǝṭṭa, l’oeuvre ne reliera pas seulement des fils : elle reliera des territoires, des mémoires, des personnes et des gestes.

Par Chama Tahiri

 — Biennale de Venise, du 9 mai au 22 novembre 2026

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On the road © Meriem Berrada
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Testing Wool © Ayoub El Bardii