À l’occasion de la première participation du Maroc à la 61e Biennale de Venise, le duo artiste-curatrice formé par Amina Agueznay et Meriem Berrada prépare une installation monumentale, Asǝṭṭa, « tissage » en amazigh, qui rend hommage au travail invisible des artisans et à un savoir-faire séculaire. L’approche entre en ré- sonance avec le thème choisi par Koyo Kouoh, « In Minor Keys », pour évoquer une forme de résistance discrète, tissée fil par fil, face à l’oubli et à la séparation. Enjeux et coulisses de cette présence à Venise.
En mai 2026, plus d’un siècle après la création de cette biennale, le Maroc aura pour la première fois un pavillon à Venise. L’Égypte, le Ghana, le Sénégal, Madagascar ou encore le Liban y ont déjà eu une représentation officielle. Ce délai raconte l’histoire d’une scène qui a mis du temps à se structurer, à se penser et à s’outiller. Il manifeste aussi le moment où cette scène se sent prête à figurer dans un événement de cette envergure. Le moment où la scène contemporaine marocaine veut et peut parler au monde. Aujourd’hui, elle ne se résume plus à quelques initiatives isolées. Elle repose sur des structures consolidées à l’orée des années 2010.
À Casablanca, Rabat, Tanger ou Marrakech, des galeries travaillent dans la durée. Certaines d’entre elles valorisent et rendent visibles leurs artistes dans des foires internationales. Loft Art Galerie (Casablanca, Marrakech) avait son stand, il y a un mois, à l’édition inaugurale d’Art Basel Qatar, CM Galerie (Marrakech) se rend régulièrement à Art Dubai ou Abu Dhabi Art, L’Atelier 21 (Casablanca) est une habituée de la 1-54… Cette liste de participations n’est pas exhaustive, loin s’en faut. Elle montre un réseau commercial qui parvient à se hisser dans les grands rendez-vous de marché internationaux. Après Londres et New York, la foire 1-54 lancée par Touria El Glaoui en 2013 s’est installée à Marrakech qui, en accueillant galeries, collectionneurs, conservateurs du monde entier et groupes d’acquisition de grands musées (Centre Pompidou, MoMa), fait une entrée tangible dans le paysage international.

Du côté des institutions publiques, depuis 2014, la Fondation nationale des musées a structuré une offre muséale dont le Maroc peut être fier. Et si le MMVI à Rabat démarrait sa programmation avec des expositions blockbuster souvent livrées clé en main par des opérateurs européens dans les années 2015 (Picasso, Giacometti…), il se risque désormais à exposer une imposante installation de Younès Rahmoun, que le monde découvrait à la biennale de Venise en 2017. Du côté des institutions privées, le MACAAL à Marrakech, la Fondation TGCC à Casablanca, pour ne citer que ceux-là, ont créé des espaces de visibilité très qualitatifs pour les artistes du continent (MACAAL) et pour la jeune scène (Prix Mustaqbal de la Fondation TGCC).
Le Maroc, avec son rythme propre, apparaît avec une certaine acuité sur la carte internationale de l’art contemporain : les commissaires circulent et des artistes sont présents dans les biennales et grandes expositions muséales. Ainsi, on a pu voir récemment Alya Sebti figurer parmi les curateurs de la Biennale de São Paulo et Abdellah Karroum – fondateur de L’appartement22 – diriger le Mathaf au Qatar pendant huit années (2013-2021). Cette année, des artistes comme Badr El Hammami figurent dans un pavillon thématique à la deuxième Biennale de Malte.

La construction d’une présence
En même temps que l’échafaudage contemporain se structure et s’élève, rendant tous ses acteurs plus audibles et visibles, un travail critique d’histoire de l’art s’est intensifié. À la tête de Zaman Books, Morad Montazami a rouvert le dossier de l’École de Casablanca et replacé ses acteurs dans une histoire transnationale du modernisme. Au Qatar, la chercheuse Holiday Powers a travaillé sur les liens entre abstraction et décolonisation. Conservateur au Centre Pompidou et responsable de l’acquisition par l’institution de quelques œuvres marocaines majeures (modernes et contemporaines), Michel Gauthier a signé des ouvrages qui font autorité sur Melehi, Belkahia ou Hamidi, et l’on comprend pourquoi des chercheurs du monde entier revisitent nos archives, éclairent les années 1960-70 d’un jour nouveau, désentravé, interrogeant les récits officiels, déplaçant les chronologies.
Enfin, ce panorama ne saurait oublier la biennale de Marrakech, qui a laissé son sillage de nostalgie : ce moment très riche où des fleurons architecturaux almohades accueillaient la fine fleur de l’art contemporain international. Il est certain que les jeunes professionnels de la culture, intégrés aux activités de médiation dans les dernières années de cet événement hors normes, en ont gardé la trace intellectuelle. En dépit des zones d’ombre, des oublis et des tensions, tout cela raconte que nous sommes entrés dans la construction d’une présence.

Du terrain vers l’espace muséal
Le pavillon marocain à Venise arrive dans ce contexte précis, dont la densité géographique, historique, apporte un socle très stable. Il intervient à un moment où la scène nationale est plus structurée, mieux montrée, plus consciente de son histoire et plus attentive à la manière dont elle se raconte. À Venise, chaque pavillon s’inscrit dans une cartographie mondiale où les nations sont lues à travers leurs propositions artistiques. L’exercice de style, pour les primo-exposants, consiste à y apparaître sans se réduire, d’y entrer avec ses strates, ses contradictions et ses héritages en mouvement.
Le projet retenu, Asǝṭṭa, porté par l’artiste Amina Agueznay et la curatrice Meriem Berrada, s’inscrit dans une continuité que nous avons accompagnée dans ces pages depuis longtemps. Nous avons suivi les ateliers d’Amina, son rapport à la matière, à l’architecture, aux gestes transmis. Nous avons observé, depuis plus de dix ans, de quelle manière son travail se déplaçait du design vers l’installation, du terrain vers l’espace muséal. Amina Agueznay est architecte de formation. Sa mère, Malika Agueznay, a participé à l’aventure de l’École de Casablanca. Amina porte cette mémoire moderniste et la traverse autrement. Son travail avec les artisanes et les artisans du Souss, du Moyen-Atlas et d’autres territoires, ne relève ni de la citation, ni de la nostalgie. Il repose sur une relation construite dans le temps, sur des ateliers, sur des expérimentations partagées. À ses côtés, Meriem Berrada, qui a développé et structuré le MACAAL en qualité de directrice artistique et contribué à structurer des projets au long cours à Marrakech, apporte une pensée curatoriale attentive aux contextes, aux circulations, aux seuils.Articuler héritage et art contemporain
Asǝṭṭa, « tissage » en amazigh, se déploie à l’Arsenale comme une membrane, une seconde peau qui investit les murs, crée des passages, organise une traversée. Des modules produits dans différents territoires composent un ensemble immersif. Le seuil, el âatba, y devient un principe spatial et symbolique. Un espace poreux où se croisent gestes, mémoires et projections. Ce projet ne prétend pas résumer une scène. Il en révèle certaines lignes, comme le rapport à la matière, la circulation entre art et artisanat, la place des femmes dans la construction culturelle, l’architecture comme pensée de l’espace commun. Une manière d’articuler héritage et art contemporain, mais sans les opposer. Entrer à l’Arsenale signifie accepter un regard élargi. Être lu dans des cadres critiques multiples. Être comparé, discuté, contextualisé. La présence marocaine à Venise ouvre un champ de responsabilités collectives.
Depuis des années, l’idée d’un pavillon marocain circulait. Ces pages ont milité pour qu’il advienne. Elle devient réalité dans un contexte où la scène nationale est plus structurée, plus visible, plus consciente d’elle-même. Cette présence marque une étape, mais elle n’épuise rien. À Venise, la véritable entrée du Maroc se joue dans cette complexité assumée.
Par Meryem Sebti