Ce numéro a été écrit dans un moment d’expansion culturelle couvert par notre rédaction à grande vitesse. De Diriyah à Doha, de Malte à Venise, les infrastructures de l’art semblaient s’étendre comme un réseau de villes connectées, de foires et de biennales des Suds. L’art apparaissait comme l’un des lieux privilégiés de la circulation globale : circulation des artistes, des œuvres, des capitaux et des narrations. Entre l’écriture de ces pages et leur publication, la région s’est à nouveau embrasée. Les mêmes territoires qui construisaient des musées, des foires et des biennales se trouvent aujourd’hui pris dans une escalade militaire. Sans modifier notre sommaire, ce décalage oblige à relire ces sujets autrement.
L’article que nous consacrons à la Biennale de Diriyah a pour décor les entrepôts reconvertis du quartier de JAX, au cœur d’un vaste programme de transformation territoriale. L’Arabie saoudite y expérimente un modèle où urbanisme, diplomatie culturelle et économie post-pétrolière s’entremêlent. L’art contemporain y joue le rôle puissant et efficace d’outil de projection internationale. Dans la même région, Doha accueillait début 2026 la première édition d’Art Basel Qatar. L’événement a suscité, chez les galeries et les collectionneurs du monde entier, un mélange d’attention et de curiosité. Il confirmait que le Golfe était devenu l’espace où se redessinent les routes du marché de l’art. Outre les flux financiers, ce déplacement implique aussi des artistes, des commissaires, des chercheurs qui circulent désormais entre ces nouvelles plateformes culturelles.
La question de la circulation traverse une grande partie de ce numéro. Elle apparaît dans l’œuvre du Ghanéen Ibrahim Mahama, qui transforme les sacs de jute ayant servi au transport du cacao ou du charbon en surfaces monumentales où se lisent les routes invisibles du commerce mondial. La même question traverse la Biennale de Malte, où plusieurs artistes marocains réunis dans un pavillon thématique abordent la Méditerranée non plus comme une frontière à traverser (idée largement répandue dans les productions artistiques des années 2010), mais davantage comme un territoire mobile où se recomposent les identités. Elle se retrouve enfin à Venise. En mai prochain, plus d’un siècle après la création de la biennale, le Maroc y inaugurera son premier pavillon national à l’Arsenale. Cette absence prolongée correspond au temps long nécessaire pour qu’une scène artistique se structure, consolide ses institutions, forme ses commissaires, produise ses archives et trouve sa voix dans un paysage international saturé de récits concurrents.
Et pourtant, une autre réalité affleure. L’article consacré à la scène artistique palestinienne agit comme un contrechamp brutal. Alors que Gaza subit une destruction massive de son tissu culturel, des artistes continuent de produire avec les moyens du bord : cartons d’aide humanitaire, sacs de farine, pigments improvisés. Des œuvres quittent clandestinement le territoire pour être montrées ailleurs. De même, l’art palestinien connaît une visibilité internationale sans précédent, entre biennales alternatives, expositions muséales et débats institutionnels. Si la création circule, les artistes ne le peuvent plus toujours.
Entre l’écriture de ces textes, de décembre à février, et la publication de ce numéro mi-mars, le Moyen-Orient est à nouveau plongé dans la guerre. Les infrastructures culturelles dont nous parlons ici se trouvent désormais dans une région où les équilibres politiques peuvent basculer en quelques jours. Ce décalage rappelle une évidence que le monde de l’art préfère oublier : les géographies culturelles ne sont jamais séparées de celles du pouvoir. C’est dans cet espace incertain que se lit ce numéro. Ces pages décrivent un monde de l’art qui a fait du mouvement sa nouvelle religion. Mais ces mouvements ne se déploient jamais hors du monde.
Meryem Sebti