Plus de 130 artistes issus d’une quarantaine de pays convergent à Malte du 13 mars au 7 mai pour la deuxième édition de la biennale internationale d’art contemporain. Co-commissaire du pavillon « Entre Terre et Mer », l’artiste marocain Badr El Hammami explore la notion de l’entre-deux rives, en écho à la philosophie de l’événement qui fait dialoguer création contemporaine, patrimoine et enjeux méditerranéens.
La deuxième édition de la Biennale de Malte s’ouvre sur un triptyque d’injonctions : « Clean | Clear | Cut ». La directrice artistique Rosa Martínez y formule moins un thème qu’une exigence : celle de rompre avec la toxicité ambiante, de refuser l’insignifiance qui aliène, de retrouver dans l’art un espace d’action plutôt que de contemplation. Le parti pris de cette curatrice espagnole bien connue du milieu de l’art – elle a été aux manettes de plusieurs grandes biennales dont Venise, Barcelone, Sao Paulo, Moscou… – irrigue l’exposition générale, mais aussi les huit pavillons nationaux et quelque 20 pavillons thématiques. Parmi ces derniers, le pavillon curaté par Badr El Hammami et Katharina Fink, « Entre Terre et Mer », entre en résonance profonde avec le projet de cette édition. À un moment où la Méditerranée concentre avec une intensité sans précédent les pressions du déplacement climatique, de la gouvernance migratoire et des tensions postcoloniales, le pavillon avance une thèse : l’espace entre les territoires est devenu, pour une portion croissante de la population mondiale, le site premier de la production culturelle et de la formation identitaire. Non plus un lieu de passage, non plus une zone d’attente : « L’entre-deux n’est plus une transition, affirme El Hammami, c’est le sol même sur lequel nous marchons. » Cette phrase atteste d’une transformation historique, celle de l’érosion progressive de la sédentarité comme modèle normatif, sous les pressions conjuguées de la migration de travail, du déplacement climatique, de la déterritorialisation numérique et de l’instabilité géopolitique.

Mirage de la migration
Fata Morgana d’El Hammami en offre la démonstration la plus directe. L’œuvre prend pour sujet le phénomène optique du même nom, ce mirage produit par la réfraction atmosphérique au-dessus des grandes étendues d’eau, dans lequel des côtes lointaines apparaissent suspendues, inversées ou multipliées au-dessus de l’horizon. Phénomène qui a historiquement trompé les navigateurs dans le détroit de Gibraltar, rendant la rive opposée à la fois parfaitement visible et obstinément inaccessible. El Hammami, dont la pratique articule depuis longtemps les notions de déplacement, de frontière et de mémoire familiale, travaille précisément cette ambiguïté : l’image d’une terre qui se donne avec une clarté totale et refuse pourtant de s’incarner en point d’arrivée. Le champ visuel qu’il met en scène est celui où la proximité et l’inaccessibilité sont structurellement inséparables, où l’horizon fonctionne comme un seuil qui génère le désir et le différé en parts égales. L’œuvre opère au niveau des conditions perceptuelles du franchissement, la façon dont l’œil construit une destination que le corps ne rejoindra peut-être jamais.

La série photographique de Jaâfar Akil, Périple inachevé, travaille dans un registre apparenté par des moyens documentaires. Treize photographies où l’absence et le différé deviennent les seuls sujets véritables : des silhouettes regardant vers la rive opposée, des sandales abandonnées sur des rochers, des corridors de grillage vides. Akil confie que son attention a migré, au fil du projet, de la tragédie de la migration clandestine vers la trace, la présence humaine marquée par sa disparition anticipée. La situation est ambiguë, étrange, silencieuse, et pourtant chaque photographie interpelle par sa composition et son hors-champ, suggérant l’attente, le vide, l’omniprésence de la mer, la soif de l’inconnu et le fantasme de l’ailleurs. Tanger, ville du détroit et ancienne zone internationale, perçue dans l’imaginaire collectif comme passage vers une vie meilleure, devient ici le théâtre d’une orientation permanente vers un ailleurs qui tarde à se matérialiser.

Habiter une condition
C’est à partir de ces œuvres qu’on peut mesurer ce que le pavillon réunit vraiment. Les huit artistes présentés – Jaâfar Akil, Driss Aroussi, Yassine Balbzioui, Yasmina Ben Ari, Badr El Hammami, Katharina Fink, Mohammed Laouli et Katrin Ströbel – partagent moins une géographie commune qu’une condition partagée : celle de pratiques traversées par des déplacements, des langues multiples, des récits entrecroisés et des temporalités hétérogènes. Et c’est précisément cette évidence qui appelle une mise en garde. La présence marocaine est forte dans le pavillon, et cette concentration pourrait, mal lue, faire glisser « Entre terre et mer » vers ce qu’il refuse d’être : une vitrine d’identité nationale projetée sur la scène internationale. C’est Mohammed Laouli qui nomme le piège le plus directement. Dès lors qu’un pavillon réunit plusieurs artistes partageant une même origine, l’institution tend à lire cette origine comme le sujet de l’exposition, et l’œuvre disparaît derrière la provenance. Le geste curatorial d’El Hammami et de Fink est de refuser ce glissement. Le pavillon ne soumet pas un ensemble de pratiques au regard international comme on présenterait une culture à elle-même cohérente et localisable, mais les expose dans leur relation constitutive à plusieurs contextes simultanément – marocain, français, allemand, égyptien, méditerranéen, diasporique – sans qu’aucun soit privilégié comme fondement du sens de l’œuvre.
Si la forte présence marocaine dans le pavillon mérite d’être nommée, c’est pour dire ce qu’elle signifie au-delà d’elle-même. Ces artistes produisent depuis une position qui rend visible ce que les cadres fixes – nationaux, institutionnels, identitaires – sont structurellement incapables de voir : que l’entre-deux n’est pas une exception à l’ordre du monde, mais l’endroit depuis lequel cet ordre se laisse le mieux lire.
Par Basma Mansour


