Chez Léonard Pongo, le paysage n’est ni un décor ni un sujet : il s’efface devant la force brute du sol congolais, de ses roches, de ses arabesques végétales. Au-delà de la représentation, l’image devient sensation, vibration, abstraction. Photographie altérée, installations mouvantes, textures empruntées au velours du Kasaï : chaque geste révèle une mémoire ancienne.
Quand on lui demande comment le paysage s’est imposé dans son travail, Léonard Pongo répond sans détour : « La notion de paysage ne m’intéresse pas. » Il précise : « Ma pratique s’ancre dans la terre, dans les formes qu’elle laisse affleurer. » La nuance a son importance tant elle infuse Primordial Earth, le projet protéiforme que mène l’artiste belgo-congolais depuis 2017, à partir d’images de la nature indisciplinée de la RDC. À la dimension interprétative et culturelle du paysage dont l’histoire de l’art se fait l’écho depuis des siècles, Pongo oppose la roche et le sol millénaires, les arabesques végétales de la forêt congolaise. Une matière organique qui, par sa seule réalité brute, tangible, concrète, s’impose d’elle-même. À lui, l’artiste, d’en capter les vibrations et les formes – parfois invisibles – au fil de longues marches et de rencontres fortuites. « Ce processus m’amène, dans mon rapport à l’image, à rejeter de plus en plus toute forme de mentalisation. » Et d’approcher une sensorialité qui le conduit peu à peu à quitter la bidimensionnalité de la photographie stricto sensu pour l’emmener sur le terrain de l’abstraction et des images mouvantes. Car on ne peut comprendre Primordial Earth sans comprendre l’évolution de Léonard Pongo face au médium photographique.Paradoxalement, ses recherches commencent en milieu urbain avec Uncanny, née de l’impossibilité de documenter la complexité sociale de Kinshasa. De cette première série en noir et blanc, où il a fallu « peu à peu jouer avec les codes de la photographie documentaire pour en explorer d’autres plus subjectifs, moins définissants, capables de rendre une réalité dense », Léonard Pongo a gardé une défiance à l’égard des récits linéaires et des représentations univoques. Avec Primordial Earth, il « cherche des formes qui soient des analogies contemporaines de formes anciennes, contenues ou intimement liées à l’environnement », car « cette terre congolaise porte en elle de la pensée, des traditions, de la philosophie et de l’art ».

Images en mouvement
Moins artiste démiurge que médiateur, Léonard Pongo entre en conversation avec la nature. Il y (re)cueille, avec délicatesse, des formes parfois imperceptibles, rendues visibles par les modifications apportées aux capteurs de son appareil. Pas de démonstration bruyante dans ces images, encore moins d’exotisation, mais un silence et une sorte d’évidence de ce qui a toujours été là et qui pourtant nous demeure mystérieux. Ce langage non plus seulement visuel mais sensoriel, l’artiste le déploie dans des installations immersives, fruit de ses expérimentations plastiques. La photographie de Léonard Pongo se projette ainsi sur des voiles en un jeu de superpositions et de surimpressions, révélant des nuances tantôt translucides, tantôt opaques, qui se transforment, se modulent à mesure que l’on se déplace.Le textile occupe une place aujourd’hui prépondérante et ouvre son travail à des formes toujours plus abstraites. C’est en se confrontant au velours du Kasaï – un tissage en raphia chez les Kuba – que l’artiste mesure toutes les potentialités du médium. « Cela transforme l’image, la rend plus géométrique et sans doute plus abstraite ». Cette appétence pour l’abstraction trouve sans doute son plein accomplissement dans sa dernière série, Apophenia, où la nature se dissout en « images déficientes » de tout récit : des collages transférés sur miroir, purement formels, qui n’évoquent plus un lieu mais une énergie. Celle de la RDC, le pays d’origine. Car il n’est, in fine, question que de lui dans le travail de Léonard Pongo.
Par Emmanuelle Outtier




In Léonard Pongo’s work, the landscape is neither a backdrop nor a subject. It gives way to the raw force of Congolese soil, its rocks and vegetal arabesques. Moving beyond representation, the image becomes sensation, vibration, abstraction. Through altered photography, evolving installations and textures drawn from the velvet of Kasai, each gesture carries traces of an ancient memory.
When asked how the landscape came to occupy such a central place in his work, Léonard Pongo answers without hesitation: “The notion of landscape does not interest me.” He elaborates: “My practice is rooted in the earth, in the forms it allows to surface.” The distinction is crucial, as it runs through Primordial Earth, the multifaceted project the Belgian Congolese artist has been developing since 2017, based on images of the demanding nature of the Democratic Republic of Congo.

Against the interpretive and cultural dimension of landscape echoed by art history for centuries, Pongo sets the millennia-old rock and soil, the vegetal arabesques of the Congolese forest. An organic matter whose raw, tangible reality asserts itself without mediation. The artist’s role is to capture its vibrations and forms, sometimes invisible, through long walks and chance encounters. “This process has led me, in my relationship to the image, to increasingly reject any form of mentalization.” It brings him instead toward a sensorial approach that gradually leads him beyond the strict two-dimensionality of photography, into the realm of abstraction and moving images.
Primordial Earth cannot be understood without considering Léonard Pongo’s evolving relationship to the photographic medium. Paradoxically, his research began in an urban context with Uncanny, born out of the impossibility of documenting the social complexity of Kinshasa. From this early black-and-white series, in which he had to “gradually play with the codes of documentary photography in order to explore other, more subjective ones, less defining, capable of conveying a dense reality,” Pongo retained a deep mistrust of linear narratives and univocal representations.
With Primordial Earth, he “seeks forms that function as contemporary analogies to ancient forms, contained within or intimately linked to the environment,” because “Congolese soil carries within it thought, traditions, philosophy and art.”
Moving images
Less a demiurgic artist than a mediator, Léonard Pongo enters into dialogue with nature. He gathers, with care, forms that are sometimes barely perceptible, made visible through modifications applied to his camera’s sensors. There is no loud demonstration in these images, even less any form of exoticism, but rather a silence and a sense of evidence, of something that has always been there and yet remains mysterious to us.
This language, no longer purely visual but sensorial, unfolds in immersive installations born of his material experiments. Pongo’s photographs are projected onto veils, creating layers and superimpositions that reveal nuances alternately translucent and opaque, shifting and modulating as the viewer moves through space.
Textile has now become central to his practice, opening it up to increasingly abstract forms. Kasai velvet, a raffia textile woven by the Kuba people, marked a turning point in the artist’s understanding of the medium. “It transforms the image, making it more geometric and probably more abstract.” This attraction to abstraction finds its fullest expression in his most recent series, Apophenia, where nature dissolves into images freed from narrative, mirror-transferred collages that are purely formal and no longer evoke a place, but an energy. That of the Democratic Republic of Congo, his country of origin. Ultimately, Léonard Pongo’s work is about nothing else.

