Quatre monographies pour clôturer l’année // Four monographs to end the year on

Abdelkrim Ouazzani, Najia Mehadji, Chourouk Hriech, Karim Bennani… en cette fin d’année, quatre nouvelles monographies retracent l’œuvre de ces artistes modernes et contemporains, offrant les clés de lecture nécessaires pour appréhender leur univers.

Abdelkrim Ouazzani en liberté

La monographie que l’historien de l’art Mohamed Métalsi consacre à l’artiste Abdelkrim Ouazzani propose des clés de lecture et d’interprétation décisives. De son ancrage dans la ville de Tétouan, dont il dirigea pendant une vingtaine d’années l’Institut national des Beaux-Arts, en passant par les Beaux-Arts de Paris et l’organisation dans les années 1980 des expositions dans l’espace public du Printemps de Feddan, chaque étape permet au lecteur de comprendre ce geste iconoclaste consistant à peindre sur des morceaux de tôle distordus et transformés en sculptures. « La prise de conscience que l’espace dynamique transforme l’œuvre fit apparaître le cadre, jadis sanctuaire, comme une frontière arbitraire, une limite à transgresser », écrit l’auteur, rapprochant implicitement ce geste inaugural de la révolution esthétique accomplie antérieurement par le groupe Supports/Surfaces. Privilégiant des figures empruntées au monde animal (poissons et oiseaux décharnés, vaches faméliques), l’artiste accomplit aussi un geste engagé en faveur d’une approche plus écologique de la nature : « Ses vaches hurlantes, ses poissons enfermés dans des bocaux ou ses structures aériennes et installations fragmentées sont autant de métaphores visuelles de l’effondrement latent. » Effondrement transformé en joie créatrice insatiable, dont témoigne une iconographie permettant de mesurer le parcours accompli.

Mohamed Métalsi, Abdelkrim Ouazzani, éditions L’Atelier 21, 231 p., 500 DH.

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Le geste mystique de Najia Mehadji

C’est à une véritable archéologie esthétique que se consacre Michel Gauthier dans sa monographie de Najia Mehadji. Après l’évocation peu connue de ses études théâtrales à l’Université de Vincennes, l’auteur montre comment, dans ses premières séries Icare ou Tem, l’artiste explore un « paradigme architectural » qui atteindra son apogée dans la série Rhombes, inspirée par des dessins de Léonard de Vinci, ou celle des Coupoles, « fondées sur l’octogone, une forme récurrente dans les arts de l’Islam ». L’historien de l’art analyse avec brio le dialogue toujours fécond que Mehadji entretient avec l’histoire de l’art, notamment lorsqu’elle s’inspire de la sculpture gothique de Marie-Madeleine d’Écouis, dont l’aspect ondulatoire de la chevelure sera décliné dans ses enroulements du végétal ou le plissé de ses dessins, réalisés à partir de techniques aussi diverses que le stick à l’huile, la gouache ou l’aquarelle. Il rappelle aussi la fascination exercée sur l’artiste par le ta’wîl, concept clé de l’ésotérisme soufi. « Il convient de rappeler, écrit-il, que le mysticisme soufi ne rejette nullement la forme, le sensible et la beauté. Dans cette zone intermédiaire qu’est le monde imaginal, la forme s’exalte pour mieux se spiritualiser » ; en témoignent les séries Mystic Dance ou Gnawa Soul, devenues iconiques.

Michel Gauthier, Najia Mehadji, éditions Skira, 208 p., 500 DH.

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Les visions kaléidoscopiques de Chourouk Hriech

« Ici, c’est Chourouk Hriech, artiste du futur qui, depuis une Marseille éminemment chaotique, depuis cette ville-monde et cette ville-collage, projette des espaces aussi improbables que déjà advenus et vécus dans leur bruit », écrit Yves Michaud dans le livre collectif Chourouk Hriech, Un récit au fil des mondes consacré à la dessinatrice franco-marocaine. Cette présentation enlevée est à l’image d’un ouvrage passionnant permettant de définir une pratique singulière du dessin, jouant des effets de perspective, télescopant des géographies et des temporalités différentes, dans un souci constant de confronter des architectures urbaines à des paysages plus bucoliques représentés métonymiquement par l’importance accordée aux oiseaux. L’artiste opère, pour reprendre les termes de Cécile Bourne-Farrel, « des allers-retours entre la miniature et les échelles monumentales », recourant à ce que l’historien de l’art Brahim Alaoui nomme des « effets ornementaux », dont Jérôme Sans analyse justement le lien qu’ils entretiennent avec le « vocabulaire des estampes japonaises ou des peintures chinoises traditionnelles ». N’hésitant pas à intervenir dans l’espace public, comme en 2017 lorsqu’elle installe des ombrelles sérigraphiées sur les taxis-motos de Douala au Cameroun, la dessinatrice donne vie à un univers aussi familier qu’étrange, utopique et dystopique à la fois ; à l’image du monde cosmopolite qui est le nôtre.

Chourouk Hriech, Un récit au fil des mondes, avec les contributions de Meryem Sebti, Brahim Alaoui, Cécile Bourne-Farrell, Jérôme Sans, Julie Crenn, Bérénice Saliou, Philippe Piguet, Matthieu Lelièvre, Aude Christel Mgba et Yves Michaud, éditions Beaux-Arts de Paris, 330 p., 230 DH.

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Karim Bennani, cartographe du monde

Accompagnant une exposition rétrospective de travaux inédits issus de l’atelier du peintre Karim Bennani, disparu en 2023, la monographie Karim Bennani, Un pionnier de l’art moderne au Maroc entend rendre hommage à l’un des précurseurs de la peinture abs- traite au Maroc. Un texte inaugural de la chercheuse indépendante Maud Houssais retrace le parcours d’un homme qui débuta sa carrière à l’Académie des arts de Fès et la poursuivit dans les années 1950-1960 aux Beaux-Arts de Paris, exposant dès 1957 à la galerie du Bac ou en 1962 à la galerie Charpentier. Les nombreuses reproductions de l’ouvrage montrent bien comment l’artiste sut, à l’instar de ses contemporains Belkahia ou Melehi, s’affranchir de la peinture de chevalet et de la figuration pour laisser libre cours à une abstraction tout autant nourrie par l’influence de l’École de Paris que par la culture vernaculaire de son pays. Se distinguent cependant des œuvres plus personnelles, encres sur papier ou bas-relief sur bois, dans lesquelles le peintre laisse libre cours à un lyrisme figural qui lui est propre. Le livre accorde une place de choix aux carnets de voyage de l’artiste, qui arpenta le monde du Moyen-Orient à la Chine, où il affirmait avoir découvert, « dans cette Babel sonore ce qu’est le langage humain, une mémoire scripturale commune à différents peuples de la terre ».

Karim Bennani, Un pionnier de l’art moderne au Maroc, éditions Académie du Royaume, sous la direction d’AA Gallery, Casablanca, 200 p., 400 DH.

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Abdelkrim Ouazzani, Najia Mehadji, Chourouk Hriech, Karim Bennani…As the year draws to a close, four new monographs retrace the work of these modern and contemporary artists, offering readers the critical tools needed to engage with their respective universes.

Ouazzani, unbound
The monograph devoted to Abdelkrim Ouazzani by art historian Mohamed Métalsi provides decisive interpretive insights into the artist’s work. From his deep connection to the city of Tétouan, where he directed the National Institute of Fine Arts for nearly twenty years, to his studies at the École des Beaux-Arts in Paris, and the public-space exhibitions he organised in the 1980s as part of the Printemps de Feddan, each stage sheds light on the iconoclastic gesture that led Ouazzani to paint on distorted sheets of metal, transformed into sculptural forms.
“The realisation that dynamic space transforms the artwork made the frame, once a sanctuary, appear as an arbitrary boundary, a limit to be transgressed,” writes Métalsi, implicitly linking this foundational act to the earlier aesthetic revolution of the Supports/Surfaces group. Drawing on figures from the animal world, emaciated fish and birds, famished cows, the artist also adopts an engaged stance in favour of a more ecological relationship to nature. “His screaming cows, his fish trapped in jars, his aerial structures and fragmented installations are all visual metaphors of an impending collapse.” A collapse transformed into an insatiable creative joy, vividly conveyed through the book’s rich iconography, which allows the reader to grasp the full scope of Ouazzani’s trajectory.
Mohamed Métalsi, Abdelkrim Ouazzani, Éditions L’Atelier 21, 231 pp., 500 MAD.

The mystical gesture of Najia Mehadji
In his monograph on Najia Mehadji, Michel Gauthier undertakes a true aesthetic archaeology. Beginning with the lesser-known account of her theatre studies at the University of Vincennes, he traces how, in her early series Icare and Tem, the artist explored what he calls an “architectural paradigm,” one that would reach its culmination in the Rhombes series, inspired by drawings by Leonardo da Vinci, and in the Coupoles, “based on the octagon, a recurring form in the arts of Islam.”
Gauthier brilliantly analyses the fertile dialogue Mehadji maintains with art history, particularly in her engagement with the Gothic sculpture of Mary Magdalene from Écouis, whose undulating hair becomes a recurring motif in the vegetal spirals and pleated forms of her drawings. Executed using techniques ranging from oil stick to gouache and watercolour, these works testify to a refined material exploration. He also recalls the artist’s fascination with ta’wîl, a key concept in Sufi esotericism. “It should be remembered,” he writes, “that Sufi mysticism does not reject form, sensorial experience or beauty. In the intermediate realm of the imaginal world, form is exalted in order to become spiritualised,” as exemplified by the now iconic series Mystic Dance and Gnawa Soul.
Michel Gauthier, Najia Mehadji, Éditions Skira, 208 pp., 500 MAD.

The kaleidoscopic visions of Chourouk Hriech
“Here, it is Chourouk Hriech, artist of the future, who, from a profoundly chaotic Marseille, from this world-city and collage-city, projects spaces as improbable as they are already lived and experienced in all their noise,” writes Yves Michaud in the collective volume Chourouk Hriech, Un récit au fil des mondes, devoted to the French-Moroccan draughtswoman. This dynamic introduction sets the tone for a compelling book that defines a singular drawing practice, one that plays with perspective, collides geographies and temporalities, and constantly juxtaposes urban architectures with more bucolic landscapes, often evoked metonymically through the recurring presence of birds.
As Cécile Bourne-Farrell notes, the artist operates through “back-and-forth movements between miniature and monumental scales,” employing what art historian Brahim Alaoui describes as “ornamental effects,” whose connections to “the vocabulary of Japanese prints and traditional Chinese painting” are perceptively analysed by Jérôme Sans. Unafraid to intervene in public space, as in 2017 when she installed screen-printed parasols on motorcycle taxis in Douala, Cameroon, Hriech brings to life a universe that is at once familiar and strange, utopian and dystopian, mirroring the cosmopolitan world we inhabit.
Chourouk Hriech, Un récit au fil des mondes, with contributions by Meryem Sebti, Brahim Alaoui, Cécile Bourne-Farrell, Jérôme Sans, Julie Crenn, Bérénice Saliou, Philippe Piguet, Matthieu Lelièvre, Aude Christel Mgba and Yves Michaud, Éditions Beaux-Arts de Paris, 330 pp., 230 MAD.

Karim Bennani, cartographer of the world
Published alongside a retrospective exhibition of previously unseen works from the studio of painter Karim Bennani, who passed away in 2023, the monograph Karim Bennani, Un pionnier de l’art moderne au Maroc pays tribute to one of the pioneers of abstract painting in Morocco. An opening essay by independent researcher Maud Houssais traces the trajectory of an artist who began his career at the Academy of Arts in Fez before continuing his training in the 1950s and 1960s at the École des Beaux-Arts in Paris, where he exhibited as early as 1957 at the Galerie du Bac and in 1962 at the Galerie Charpentier.
The book’s abundant reproductions clearly show how Bennani, like his contemporaries Belkahia and Melehi, freed himself from easel painting and figuration to pursue an abstraction nourished both by the influence of the École de Paris and by the vernacular culture of his homeland. More personal works also stand out, including ink drawings on paper and wooden bas-reliefs, in which the painter gives free rein to a distinctive figural lyricism. The monograph devotes particular attention to Bennani’s travel notebooks, produced during his journeys from the Middle East to China, where he claimed to have discovered “in this sonic Babel what human language is, a scriptural memory shared by different peoples of the earth.”
Karim Bennani, Un pionnier de l’art moderne au Maroc, Éditions Académie du Royaume, under the direction of AA Gallery, Casablanca, 200 pp., 400 MAD.