À l’entrée du port d’Essaouira, une salle de sport populaire accueille la première exposition de Meriem Bennani au Maroc. Un projet porté par l’agence parisienne NG où humour, science-fiction et récits diasporiques rencontrent aussi bien les usagers du lieu que les amateurs d’art.
Tout est parti du lieu. Le projet d’exposer Meriem Bennani au Maroc prend forme par un heureux concours de circonstances, lorsque Samy Ghiyati découvre grâce au chargé de production Armin Tligui, la salle de boxe quasi centenaire, nichée à l’entrée du port d’Essaouira. Formé dans les grandes galeries internationales (de Kamel Mennour à David Zwirner) et cofondateur, avec Nicolas Nahab, de l’agence parisienne de conseil et de curation NG, Samy Ghiyati connaît de longue date le travail de Meriem Bennani. Il s’étonne que son œuvre n’ait, jusqu’ici, jamais été montrée au Maroc. Il a alors l’intuition que la trilogie « Life of the Caps », avec l’un de ses personnages originaire de Sidi Kaouki, ses dialogues en darija et son esthétique ancrée dans la culture populaire marocaine, peut totalement entrer en résonance avec la salle de boxe d’Essaouira. Le projet se dessine dès lors, loin du white cube, un parti pris assumé par l’agence NG, qui signe ici sa première incursion curatoriale : « Nous avons remarqué que les artistes avaient de plus en plus envie de montrer leurs travaux dans d’autres contextes, explique Nicolas Nahab. Ils ont cet appétit d’ailleurs, de nouvelles cultures et les projets que l’on prévoit font souvent écho aux histoires personnelles et origines des artistes choisis pour exposer ».

Life on the Caps Trilogy, 2018-2022. © NG Partners
Démocratiser l’accès à l’art
À l’entrée, on sert le thé sans façon. On croise des habitués de la salle, des boxeurs, des locaux, des touristes de passage, mais aussi des artistes et des acteurs culturels venus spécialement pour l’occasion. « Une vraie fierté », confie Meryem Bensari, émue de cette diversité des publics, eux-mêmes fédérés dans cet endroit cher aux Souiris. L’enjeu est clair : amener l’art contemporain dans l’espace sans en perturber le fonctionnement. La scénographie, volontairement épurée, se fond dans l’existant. Un écran tendu au milieu des machines, quelques bancs de musculation pour accueillir le public. En charge de la médiation culturelle, le photographe local Zakaria Mtilk coordonne l’occupation de la salle avec les usagers, accueille les visiteurs, crée du lien. Ainsi, l’exposition s’adapte au rythme du lieu et tend vers l’inclusivité. Une démarche qui semble essentielle pour présenter une œuvre qui parle précisément de frontières et d’exclusion.

Life on the Caps Trilogy, 2018-2022. © NG Partners
Car si Meriem Bennani mobilise l’humour et la science-fiction comme des outils de mise à distance du réel, les thématiques qu’elle aborde dans ses courts-métrages sont tangibles et politiques : l’exil, l’aliénation capitaliste, la surveillance, mais aussi la joie collective comme outil de résistance. Autant de moyens de déplacer le regard, de faire résonner des récits sans les figer dans une lecture identitaire : « c’est une oeuvre qui parle de sentiment diasporique, d’entre-deux, elle n’appartient pas forcément au Maroc ni à un autre pays, mais j’espère que les gens vont rire aussi, et se reconnaître dans certaines situations, ou pas », explique l’artiste. Si le Maroc et sa culture populaire ne constituent alors pas le cœur explicite de son propos, Meriem Bennani, qui vit et travaille à New York, se montre curieuse des retours pour cette première présentation dans le pays qui l’a vue grandir. Elle pressent que le public local pourra en avoir une lecture « plus précise » grâce à la maîtrise de codes, surtout humoristiques, des références à l’esthétique digitale lo-fi et kitsch et de la langue, la darija, qui constituent un socle commun de l’ère post-numérique marocaine.
Chama Tahiri Ivorra
« Life of the Caps », salle de boxe, avenue Mohammed V, Essaouira, du 13 décembre 2025 au 8 février 2026.

Life on the Caps Trilogy, 2018-2022. © NG Partners
At the entrance to Essaouira’s port, a popular gym is hosting Meriem Bennani’s first exhibition in Morocco. Led by the Paris-based agency NG, the project brings together humour, science fiction and diasporic narratives, engaging both the gym’s regular users and contemporary art audiences.
The project started with the site itself. The idea of exhibiting Meriem Bennani’s work in Morocco took shape when Samy Ghiyati, through production manager Armin Tligui, discovered the nearly century-old boxing gym at the entrance to Essaouira’s port. Trained in major international galleries from Kamel Mennour to David Zwirner and co-founder, alongside Nicolas Nahab, of the Paris-based advisory and curatorial agency NG, Ghiyati has long been familiar with Bennani’s work. He was struck by the fact that it had never before been shown in Morocco.

He quickly sensed that Bennani’s video trilogy Life of the Caps, with one of its characters hailing from Sidi Kaouki, its dialogues in Darija and an aesthetic deeply rooted in Moroccan popular culture, could resonate powerfully within the space of the Essaouira boxing gym. The project began to take shape far from the white cube, a deliberate stance embraced by NG, which is making its first curatorial foray here. “We have noticed that artists are increasingly eager to present their work in other contexts,” explains Nicolas Nahab. “There is a real appetite for elsewhere and for new cultural settings, and the projects we develop often echo the personal histories and origins of the artists we choose to work with.”
Democratising access to art
At the entrance, tea is served informally. Regulars of the gym mingle with boxers, locals and passing tourists, as well as artists and cultural professionals who have come specifically for the occasion. “It is a real source of pride,” says Meryem Bensari, visibly moved by the diversity of audiences brought together in a place held dear by the people of Essaouira. The objective is clear: to introduce contemporary art into the space without disrupting its everyday function.
The deliberately pared-back scenography blends into the existing environment. A screen is suspended among the machines and a few weight benches are repurposed for seating. Responsible for cultural mediation, local photographer Zakaria Mtilk coordinates the shared use of the space with its regular users, welcomes visitors and fosters dialogue. The exhibition thus adapts to the rhythm of the place and strives for inclusivity. This approach feels essential when presenting work that speaks so directly about borders and exclusion.
While Bennani uses humour and science fiction as tools to create distance from reality, the themes explored in her short films remain tangible and political: exile, capitalist alienation, surveillance, but also collective joy as a form of resistance. These are ways of shifting perspectives and allowing stories to resonate without fixing them within a rigidly identity-based reading. “It is a work about diasporic feeling, about being in-between,” the artist explains. “It does not necessarily belong to Morocco or to any other country. But I hope people will laugh too and recognize themselves in certain situations, or not.”
Although Morocco and its popular culture are not explicitly at the centre of her work, Bennani, who lives and works in New York, is curious to hear the responses to this first presentation in the country where she grew up. She believes that local audiences may bring a “more precise” reading to the work thanks to their shared understanding of certain codes, particularly humour, as well as references to lo-fi, kitsch digital aesthetics and the use of Darija, all of which form a common ground within Morocco’s post-digital era.
Chama Tahiri Ivorra
Life of the Caps, boxing gym, Avenue Mohammed V, Essaouira, 13 December 2025 to 8 February 2026.

Life on the Caps Trilogy, 2018-2022. © NG Partners