MENA : un marché qui rêve plus grand /// MENA: a market dreaming on a larger scale

Aux enchères, l’art du Moyen-Orient avance sans prothèses financières. Liquide, maîtrisé et capable d’encaisser des adjudications sérieuses sans l’ombre d’une garantie, le marché MENA se projette avec naturel –  et une bonne dose d’élan – vers la prochaine saison.
Pas de triomphalisme : ce sont les résultats qui parlent. Cet automne, le marché MENA a montré qu’il pouvait tenir le rythme de plusieurs sessions de ventes, sans filet de sécurité ni effet de surchauffe. Un marché qui ne force rien, mais qui avance – et ce mouvement-là, précisément, mérite d’être suivi de près. Christie’s a déroulé cet automne deux séquences particulièrement affûtées : 5,4 millions de dollars le 6 novembre à Londres avec sa vente « Silsila – Masterpieces from the Dalloul Collection », puis 1,54 million entre le 28 octobre et le 11 novembre avec sa vente en ligne « Modern and Contemporary Middle Eastern Art ». Deux temps forts qui confirment, chiffres à l’appui, la vitalité d’un marché MENA en phase de consolidation.Le roster d’artistes avait de quoi mobiliser toutes les géographies du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord : le Maroc de Belkahia, la Syrie de Moudarres, Chaura ou Marwan, l’Algérie de Koraïchi ou Baya. Mais le cœur du contingent restait fermement ancré au Liban – avec les incontournables Etel Adnan et Huguette Caland – et en Égypte, représentée par Hamed Ewais, Fouad Kamel et surtout Mahmoud Saïd, dont La Fille aux yeux verts (réplique) a joué le rôle d’un véritable aimant.

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Juliana Seraphim, Sans titre, 1970, huile sur toile, 80,1 x 60 cm © Christie’s

Un automne à haute intensité 

Cette petite huile sur panneau d’une quarantaine de centimètres s’est hissée à 416 600 $, contre 232 000 $ lors d’une précédente vente chez Christie’s Londres en 2017. Le prix n’a certes pas doublé, mais affiche une progression nette : +79,5% en moins de dix ans. Dans un marché encore sélectif, un tel bond fait figure de signal clair: les acheteurs répondent présent pour les œuvres emblématiques. Le tableau lui-même porte une histoire à rebondissements : initialement programmé chez Christie’s Dubaï en 2007, il avait été retiré par erreur, confondu avec l’original conservé au Musée d’art moderne du Caire. La réplique de 1932, passée par la collection de Charles Terrasse, n’a été définitivement authentifiée qu’après la publication du catalogue raisonné en 2017. Une décennie de flottement… avant une belle réapparition.Autre indicateur fort : la vente en ligne close le 11 novembre affiche un taux de réussite de plus de 95% (40 lots vendus sur 42). Une performance qui s’inscrit dans la continuité des 100 % de lots vendus obtenus le 8 mai lors de la précédente vacation en ligne de Christie’s dédiée au Moyen-Orient. Preuve qu’un format long – dix jours d’enchères continues – offre aux collectionneurs le temps d’ajuster, de réfléchir, de monter, et qu’ils le font volontiers. Ce 11 novembre, deux œuvres ont franchi le seuil des 100 000 $. Le Chemin de Roses de Rachid Koraïchi, ensemble muséal où broderies et encres composent sa célèbre écriture symbolique, atteint 167 270 $ – solide, même si loin de son record de 665 000 $ obtenu à Doha en 2013. La deuxième marche du podium revient à Samia Halaby, dont Arabic Art from Jerusalem (1995) a grimpé à 150500 $. Pendant que ces enchères en ligne suivaient leur cours, Christie’s Londres confirmait l’élan de Samia Halaby : Flowers in the Sky for Hala et Gardenia pulvérisaient leurs estimations (191 600 $ et 200 000 $), cette dernière établissant un record pour un format aussi réduit. L’artiste signe une année exceptionnelle : déjà, Sotheby’s ouvrait l’année en fanfare avec Blue Trap (in a Railroad Station), une toile de 1977 cédée à 384000 $, près du double de son estimation haute, lors de la vente « Origins » de Dubaï. Halaby avance désormais portée par un marché qui la suit… et l’attend.

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Baya, Sans titre (Plateau, lampes, fruits et papillons), 1973, gouache sur papier, 99,2 x 99,3 cm © Christie’s

Enchères sans parachute

Autre enseignement majeur de cette saison : les artistes MENA qui ont brillé chez Christie’s n’ont pas eu besoin de filet de sécurité. Koraïchi, Halaby et bien d’autres bénéficient d’une légitimité installée, d’une demande régulière, solide, bien qu’encore circonscrite à un cercle de collectionneurs avertis. Cette dynamique saine se lit aussi dans un détail capital : l’absence quasi totale de garanties dans les récentes ventes consacrées à l’art du Moyen-Orient. En clair, Christie’s a joué la carte d’une enchère réelle, sans parachute, sans prix plancher négocié en coulisses. Un pari de confiance dans la liquidité et un geste rare dans un secteur où les assurances financières sont devenues la norme. Car, rappelons-le, dans les grandes ventes newyorkaises de novembre, les garanties ont été omniprésentes. House guarantees, engagements de tiers, accords hybrides… tout un arsenal conçu pour verrouiller les résultats avant même que le marteau ne tombe. Une mécanique efficace, mais qui gonfle artificiellement la perception de la demande, donnant parfois l’illusion d’un marché plus « chaud » qu’il ne l’est réellement.

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Huguette Caland, Vive la liberté (Long Live Freedom), 1998, technique mixte sur panneau, 125,7 x 247,6 cm © Christie’s

Paris muscle le jeu

Le marché MENA ne se contente pas de rayonner auprès de ses collectionneurs historiques : il a toute sa place au cœur des scènes occidentales. Et si Christie’s et Sotheby’s ont longtemps dominé ce terrain depuis Londres, Paris avance ses propres pions. En première ligne : Millon, qui s’impose comme un acteur européen engagé dans la structuration du marché du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Avec son département dédié à l’art moderne et contemporain du Moyen-Orient – dirigé par Zahra Jahan-Bakhsh Devinoy –, Millon fait partie des très rares maisons en Europe à proposer des ventes exclusivement tournées vers la région. Depuis son intégration au calendrier parisien en 2021, la maison a enchaîné des résultats convaincants. En 2023, plusieurs œuvres ont franchi la barre des 100000 $, notamment celles de Manoucher Yektai, Chafic Abboud ou Georges Hanna Sabbagh. L’année 2025 a été plus mesurée, mais Millon prépare 2026 avec l’annonce de pièces majeures, signe d’un retour d’ambition et d’une confiance renouvelée.

En donnant des sessions spécialisées, Millon ne se contente pas d’offrir une scène parisienne aux artistes de la région MENA: la maison veut créer une liquidité durable, aiguiser l’intérêt des collectionneurs européens et leur apporter un véritable œil expert. L’enjeu dépasse la simple visibilité : il s’agit d’élargir les collections et de renforcer une dynamique encore émergente. Comme Londres avant elle, Paris construit un marché – et peut-être même une nouvelle scène d’influence.

Par Céline Moine, Artmarket By Artprice.Com

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Farid Belkahia, Somalia 2, 1994, pigments naturels sur peau et sable sur panneau, 208 x 116 cm © Christie’s
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Marwan, Tête, 2013-2014, huile sur toile, 195,5 x 146,3cm
© Christie’s
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Rachid Koraïchi, Le Chemin de Roses (détail), 2000-2001, ensemble de six panneaux, bannières à l’encre sur papier calque et bannières en soie brodée de fils d’or, montées sur carton, 23,5 x 99 cm chacun © Christie’s
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Mahmoud Saïd, La fille aux yeux verts (réplique), 1932, huile sur panneau, 44x53cm
© Christie’s
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Samia Halaby, Flowers in the Sky for Hala, 1995, huile sur toile, 91,5 x 116,8 cm © Christie’s
At auction, Middle Eastern art is moving ahead without financial crutches. Liquid, steady, and fully capable of sustaining strong prices without the support of guarantees, the MENA market is moving into the next season with growing confidence and momentum.

There is no triumphalism here. The results speak for themselves. This autumn, the MENA market demonstrated that it can sustain several rounds of sales with no safety net and without overheating. A market that forces nothing, but moves steadily, and that very movement is worth watching closely. Christie’s delivered two sharply curated sessions this fall. Silsila – Masterpieces from the Dalloul Collection on 6 November in London totaled 5.4 million dollars, followed by the online sale Modern and Contemporary Middle Eastern Art, which achieved 1.54 million dollars between 28 October and 11 November. Together, they confirm through hard numbers the vitality of a MENA market now entering a phase of consolidation.
The roster spanned the full geography of the region. Morocco through Belkahia, Syria through Moudarres, Chaura, and Marwan, Algeria with Koraïchi and Baya. But the core of the lineup remained firmly anchored in Lebanon with the unmissable Etel Adnan and Huguette Caland, and in Egypt, represented by Hamed Ewais, Fouad Kamel, and above all Mahmoud Saïd, whose La Fille aux yeux verts (replica) acted as a true magnet.

A high-intensity autumn
This small oil on panel, barely forty centimeters high, reached 416,600 dollars, up from 232,000 dollars at Christie’s London in 2017. The price did not quite double, but the trajectory is clear: a 79.5 percent rise in under a decade. In a market that remains selective, such a leap sends a strong signal. Collectors show up for emblematic works. The painting itself carries a saga of its own. Initially slated for Christie’s Dubai in 2007, it was withdrawn after being mistakenly confused with the original held by the Museum of Modern Art in Cairo. This 1932 replica, once owned by Charles Terrasse, was only definitively authenticated after the publication of the catalogue raisonné in 2017. A decade of limbo, followed by a triumphant return.
Another telling indicator is the online sale that closed on 11 November, which posted a sell-through rate above 95 percent, with 40 of 42 lots sold. This follows the 100 percent sell- through achieved on 8 May in the previous Middle Eastern online session. It is proof that a long format, ten full days of bidding, gives collectors time to adjust, reflect, and push higher, and that they gladly do so. On 11 November, two works surpassed the 100,000 dollar threshold. Rachid Koraïchi’s Le Chemin de Roses, a museum-caliber ensemble of embroidery and ink forming his signature symbolic script, achieved 167 270 dollars, solid even if far from his 665 000 dollar record in Doha in 2013. Second place went to Samia Halaby, whose Arabic Art from Jerusalem (1995) climbed to 150 500 dollars. And while these online bids unfolded, Christie’s London confirmed Halaby’s momentum. Flowers in the Sky for Hala and Gardenia shot past their estimates at 191 600 and 200 000 dollars respectively, with Gardenia setting a record for a work of such modest dimensions. The artist is closing an exceptional year. Sotheby’s had already opened 2025 with a bang when Blue Trap (in a Railroad Station), a 1977 canvas, sold for 384 000 dollars, nearly double its high estimate, in the Dubai Origins sale. Halaby is now carried by a market that follows her and expects more.

Bidding without a parachute
One of the defining lessons of this season is that the MENA artists who excelled at Christie’s did so without safety mechanisms. Koraïchi, Halaby and many others enjoy firmly established legitimacy and a steady, reliable demand, even if it remains focused on a circle of informed collectors. This healthy dynamic also shows up in a crucial detail, namely the near-total absence of guarantees across recent Middle Eastern sales. In other words, Christie’s bet on genuine bidding, without parachutes and without backstage price floors. This is a rare vote of confidence in the market’s liquidity in a sector where financial engineering has become the norm.
For contrast, it is worth recalling that in New York’s November marquee sales, guarantees were omnipresent. House guarantees, third-party guarantees, and hybrid deals formed an entire arsenal designed to lock in results before the hammer fell. It is an efficient mechanism, but one that artificially inflates the perception of demand, creating the illusion of a hotter market than reality may warrant.

Paris steps up its game
The MENA market is no longer content with the support of its historical collectors. It has secured its place within Western auction hubs. And while Christie’s and Sotheby’s long dominated this category from London, Paris is now advancing its own pieces on the board. At the forefront is Millon, which has emerged as a European player genuinely committed to structuring the Middle Eastern and North African market. With a department dedicated to modern and contemporary art from the region, headed by Zahra Jahan-Bakhsh Devinoy, Millon is among the very few European houses to offer sales exclusively focused on MENA art. Since its entry into the Paris auction calendar in 2021, the house has posted steady, convincing results. In 2023, several works crossed the 100 000 dollar mark, including pieces by Manoucher Yektai, Chafic Abboud and Georges Hanna Sabbagh. The 2025 season was more measured, but Millon is gearing up for 2026 with the announcement of major works. These are signs of renewed ambition and restored confidence.
By hosting specialized sales, Millon is doing more than giving MENA artists a Parisian platform. The house aims to build lasting liquidity, sharpen European collectors’ interest, and offer genuine expertise. The goal goes far beyond visibility. It is about expanding collections and strengthening a still-emerging dynamic. As London did before it, Paris is building a market and perhaps even a new center of influence.
Céline Moine, Artmarket by Artprice.com