Jeune peintre prometteuse, Yousra Raouchi fait de la toile un théâtre de l’absurde, entre humour noir, déformations grotesques et visions surréalistes. Figures vacillantes, animaux hybrides et paysages intranquilles baignent dans une matière picturale brute, expressive, souvent outrée, qui conjugue onirisme et dérision avec une rare acuité.
Il n’aura pas fallu longtemps à Youssra Raouchi pour se faire remarquer. Du haut de ses 26 ans, elle a déjà tapé dans l’œil de galeries internationales comme Perrotin (New York) ou de résidences artistiques comme La Friche La Belle de Mai (Marseille). À peine sortie des Beaux-Arts de Tétouan, elle partait déjà exposer à Accra, Londres ou Los Angeles. Une trajectoire fulgurante qui n’avait pourtant rien de prémédité : après un baccalauréat en sciences physiques, elle entame des études d’anglais à la faculté de lettres. La découverte de l’existence d’une école d’art à Tétouan agit alors comme une révélation. « Je ne savais même pas que c’était possible d’en faire un métier. Chez nous, la peinture, c’était un passe-temps, une activité en marge de la vraie vie », confie-t-elle. Son père, dessinateur talentueux mais demeuré dans l’ombre, a sans doute semé les premières graines d’un regard plastique. « Il n’a jamais pris son propre talent au sérieux. J’ai hérité à la fois de son don et de cette hésitation. »Chez Youssra Raouchi, la peinture naît d’un désir irrépressible, mais aussi d’un contexte économique et institutionnel qu’elle observe avec lucidité. « En Afrique, même dans les institutions dites indépendantes, la production est souvent orientée. Les résidences ou les galeries imposent subtilement une esthétique du bidimensionnel, facilement commercialisable. Ce sont des œuvres qu’on peut emballer, vendre, accrocher sans encombre. » Elle ne rejette pas pour autant la peinture : elle la détourne – ou la « retourne », comme elle le dit elle-même – pour en faire son propre champ d’expérimentation.

« J’aime vandaliser mes peintures »
Son approche picturale est avant tout gestuelle, fondée sur une grande liberté de mouvement. Elle privilégie les formats amples, qui lui permettent de créer plusieurs espaces simultanément sur une surface maximaliste. « Pas de plan, pas de croquis : je vais directement avec la peinture », explique-t-elle. Cette immédiateté relève d’une connexion active avec l’inconscient, ce qu’elle résume par le titre évocateur de l’une de ses peintures, Painting with my eyes closed : « Je peins comme on entre dans un rêve. » Sa pratique est volontairement rapide : l’acrylique lui offre la vitesse d’exécution nécessaire, tandis que les pastels à l’huile viennent souligner ou brouiller certaines images. Elle accentue encore ses compositions en y superposant des dessins qui surlignent, texturisent ou introduisent une dimension volontairement enfantine. « Quand c’est trop sérieux, j’aime vandaliser mes peintures », dit-elle avec ironie. Une manière assumée de se tenir à distance de l’académisme et de toute tentation d’ordre, au profit d’une recherche où la dichotomie technique fait partie intégrante du langage plastique.

Une prolifération récréative
Ses tableaux relèvent de ce que l’on pourrait appeler une bad painting assumée. Figures difformes, perspectives impossibles, couleurs criardes, anatomies volontairement mal maîtrisées : Youssra Raouchi s’inscrit dans une tradition qui va de Philip Guston à Jean-Michel Basquiat, en passant par des influences plus inattendues, comme le cinéma baroque et surréaliste d’Alejandro Jodorowsky, qui mêle quête spirituelle, provocation et images excessives. Les œuvres de Raouchi, en effet, procèdent d’un rêve étrange et transgressif, où l’espace intérieur est sans cesse débordé par des éléments extérieurs. Des animaux inidentifiables envahissent des chambres ouvertes ; des corps sans tension flottent dans des environnements incertains ; des paysages surgissent comme des hallucinations dans des scènes domestiques. « On me parle souvent de la violence dans mon œuvre et la violence est bien là, cachée dans les creux de la matière et des formes », affirme-t-elle. Pas une violence spectaculaire, grandiloquente, mais celle, plus insidieuse, de l’époque. Une violence omniprésente, immédiate : « On n’a pas besoin d’aller chercher bien loin, elle est dans nos téléphones, nos fils d’actualité, nos relations. » En réponse, sa peinture tisse un monde parallèle où tout semble à la fois familier et décalé, comme vu à travers un miroir brisé.Cette porosité trouve un écho théorique dans la pensée deleuzo-guattarienne du rhizome, que l’artiste revendique avec spontanéité. Loin d’imposer un sens figé, ses tableaux fonctionnent par proliférations et connexions. « Je ne veux pas symboliser quoi que ce soit. J’aime laisser les choses ouvertes. Ma peinture est un jeu libre entre moi et celui ou celle qui regarde », commente-t-elle. Dans Windows to within, deux registres superposés mettent en tension réel et irréel, entre corps spectral et paysage artificiel. Dans White wall, black hole, l’artiste construit un espace instable où une figure assise, cigarette à la main, cohabite avec un spectre bleuté prisonnier d’un cube translucide, comme un dédoublement hallucinatoire. Dans Untitled (figure verte), un personnage à la peau verte émerge d’un fût industriel, face à une maison cubique dénuée de logique, sur fond rouge incandescent. Dans Blue dog, une créature monstrueuse affronte une tête humaine surgissant d’un cadre rouge, accentuant la tension entre drôlerie et inquiétude.

Ces fragments hétérogènes ne s’additionnent pas pour raconter une histoire, mais dessinent un univers plastique où le quotidien côtoie l’étrange, où chaque élément se connecte à un autre dans une logique de prolifération récréative plutôt que de narration monotone. Le spectateur n’a pas de prise stable, et c’est précisément là que l’œuvre agit : par ses disjonctions formelles, ses couleurs dissonantes, ses corps flous, elle ouvre un territoire mental où se croisent l’inconscient, la mémoire fragmentaire et un humour doux-amer. De cette liberté découle une tension féconde entre attraction et malaise, grotesque et poésie.Encore au début de son parcours, Yousra Raouchi fait partie de cette génération d’artistes qui prennent la peinture à bras-le-corps, non pas pour restaurer un médium supposément « classique », mais pour en exposer toutes les contradictions, les tensions, les possibles. En restant du côté de l’image peinte, elle choisit de prendre à contrepied les attentes du marché, de résister par la forme. Une résistance joyeuse, rieuse, délirante, qui donne à voir le réel dans ses failles et ses vertiges.
Par Salima El Aissaoui
A rising young painter, Youssra Raouchi transforms the canvas into a kind of absurd theater, mixing dark humor, warped figures and surreal scenes. Unsteady bodies, hybrid animals and unsettled landscapes appear in a raw, expressive, sometimes over-the-top style, where dreamlike images and a touch of irony come together with sharp clarity.
It did not take long for Raouchi to make a name for herself. At just 26, she has already caught the attention of major international galleries like Perrotin in New York, as well as artist residencies such as La Friche La Belle de Mai in Marseille. Fresh out of the Fine Arts School in Tetouan, she was already showing her work in Accra, London and Los Angeles. Her fast rise was not planned at all. After earning a high school degree in physical sciences, she began studying English at university. Discovering that an art school existed in Tetouan felt like a revelation. “I did not even know you could make a career out of it. At home, painting was just a hobby, something you did on the side,” she says. Her father, a talented but little known draftsman, likely planted the first seeds. “He never took his own talent seriously. I inherited both his gift and his hesitation.”

huile et acrylique sur toile,
100 x 150 cm. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Perrotin Photo © Guillaume Ziccarelli
For Raouchi, painting comes from an urgent need to create, but also from the economic and institutional context around her, which she observes clearly. “In Africa, even in institutions that call themselves independent, artistic production is often steered. Residencies or galleries subtly push artists toward flat work because it is easier to sell. These are pieces you can pack, ship and hang without trouble.” She does not reject painting for that reason. Instead, she twists it, or as she puts it, turns it inside out, to build her own space for experimentation.
“I like vandalizing my paintings.”
Her approach is driven by gesture and movement, with a strong sense of physical freedom. She prefers large canvases, which let her create several areas at once across a big, maximalist surface. “No plans, no sketches. I go straight in with paint,” she explains. This immediacy reflects a direct connection to her unconscious, summed up in the title of one of her works, Painting with my eyes closed: “I paint the way you enter a dream.”
Her process is intentionally fast. Acrylic gives her the speed she wants, and oil pastels help her sharpen or blur certain shapes. She then adds layers of drawing that outline, roughen or bring a childlike touch to the image. “When things get too serious, I like to vandalize my paintings,” she says with a smile. It is her way of keeping her distance from academic rules or neat order, embracing instead a language where technical contrasts become part of the work.
A joyful kind of chaos
Her paintings embrace what could be called a deliberate form of bad painting: misshapen figures, impossible perspectives, clashing colors and bodies that seem intentionally wrong. Raouchi places herself in a line that includes Philip Guston and Jean Michel Basquiat, while also drawing from more unexpected inspirations such as the baroque and surreal films of Alejandro Jodorowsky, where spiritual searching, provocation and excess collide.
Her works feel like strange, rule breaking dreams in which inner worlds spill into outer ones. Unidentifiable animals wander into open rooms; limp bodies float through uncertain spaces; landscapes burst into domestic scenes like hallucinations. “People often talk to me about the violence in my work, and yes, the violence is there, hidden in the material and the shapes,” she says. Not loud, spectacular violence, but a quieter, more insidious one. “You do not need to look far. It is in our phones, our newsfeeds, our relationships.” Her works answer this world by creating a parallel one, where everything feels familiar yet slightly off, as if seen through a cracked mirror.
This openness connects naturally with the ideas of Deleuze and Guattari on the rhizome. Rather than fixing meaning, her canvases grow through links and expansions. “I do not want to symbolize anything. I like leaving things open. My painting is a free game between me and whoever is looking,” she says. In Windows to within, two overlapping layers set the real and unreal against each other, between a ghostly body and an artificial landscape. In White wall, black hole, she creates an unstable space where a seated figure smoking a cigarette shares the scene with a blue tinted specter trapped in a translucent cube, like a hallucinatory double. In Untitled (figure verte), a green skinned character rises from an industrial barrel, facing a cube shaped house that makes no sense, all against a bright red background. In Blue dog, a monstrous creature confronts a human head bursting from a red frame, increasing the tension between humor and unease.
These fragments do not form one story. Instead, they build a visual world where the everyday meets the strange, where everything connects through playful growth rather than linear narrative. The viewer never finds stable ground, and that is exactly where the work takes hold. Through broken forms, sharp colors and blurry bodies, it opens a mental space where the unconscious, fragmented memory and bittersweet humor meet. From this freedom comes a productive tension: attraction mixed with discomfort, the grotesque with poetry.
Still early in her career, Youssra Raouchi belongs to a generation of artists who take on painting directly, not to revive a supposedly classical medium but to show its contradictions, its tensions and its possibilities. By committing to the painted image, she chooses to stand apart from market expectations, resisting through form itself. It is a joyful, mischievous, almost delirious form of resistance that reveals reality through its cracks and dizzying edges.
Salima El Aissaoui
