La poétique des migrations de M’barek Bouhchichi // M’barek Bouhchichi and the Poetics of Migration

Dans sa dernière exposition présentée à Tunis, l’artiste marocain s’intéresse aux migrations du végétal qu’il relie aux déplacements des populations noires dans l’Histoire. Son esthétique minimaliste souligne avec brio la complexité du réel. English below on mobile.
D’autres histoires restent possibles. C’est fort de cette conviction que M’barek Bouhchichi, accompagné des curateurs Beya Othmani et Omar Berrada, présente à la galerie Selma Feriani de Tunis son exposition « Les Graines Noires ». Dès l’entrée, deux sculptures énigmatiques et épurées, l’une en marbre blanc de Carrare, l’autre en marbre noir Aziza en provenance de Tunisie, semblent s’adresser à travers les siècles au spectateur. Reproduisant une figure néolithique du Ve siècle avant notre ère, découverte au Soudan dans les années 1980, ces deux masques dont le chromatisme est un lointain écho de la pensée de Frantz Fanon élèvent au statut de la représentation la figure légendaire de Saadia donnant son titre aux œuvres. 

image-(5)
Vue de l’exposition

Fille d’un chasseur du Sahel connu dans le folklore tunisien sous le nom de Boussaadia, Saadia fut enlevée par des esclavagistes et son père perdit à jamais sa trace. Dans ses errances, son père aurait donné naissance au stambeli, « un rituel de guérison musical basé sur la possession spirituelle […] principalement pratiqué par les descendants de populations subsahariennes déplacées », précisent les curateurs. À ces deux sculptures inaugurales d’une exposition aussi minimaliste sur le plan esthétique qu’elle brille par son érudition font écho trois autres sculptures intitulées Boussaadia creusées dans un bois brûlé et reproduisant la forme d’un guembri, associé aux rituels gwana ou stambeli. La migration végétale

L’introduction du végétal donne la tonalité d’une exposition qui s’appuie sur l’intuition d’une analogie possible entre la migration des plantes et celle des populations d’origine subsaharienne déplacées dans l’Histoire, pour des raisons mercantiles ou économiques. Prenant appui sur un ouvrage collectif paru en 2024, rassemblant des textes critiques et scientifiques (Les migrations des plantes aux éditions Manuella), M’barek Bouhchichi diversifie les médiums et les matériaux et donne à voir, à travers une série de gravures sur carreaux d’albâtre ou de dessins réalisés à partir d’écorces d’arbre et de textiles recyclés, une nomadisation du végétal. Qu’il s’agisse de branches d’eucalyptus ou d’agave moulées dans le laiton, l’artiste ne choisit pas les végétaux de façon fortuite. Introduit par les colons au XIXe siècle en Afrique, l’eucalyptus donne corps à une installation intitulée Stick Charts, s’inspirant de cartes de navigation, dans laquelle sont incrustés des coquillages cauris, ancienne monnaie d’échange dans la traite transatlantique. Dans la série de dessins Seedings, l’utilisation de l’encre noire tunisienne appelée hargous à laquelle se mêle une encre fabriquée par l’artiste à partir de noyaux de datte et de gomme arabique, donne corps à des formes de monnaie représentant des outils et des armes. Une même économie mercantile, non dépourvue de violence,  semble relier les siècles, de l’esclavage d’hier aux déplacements migratoires d’aujourd’hui mus par l’aspiration à une vie meilleure. 

SIL09621-HDR
M’barek Bouhchichi, Black Seeds, 2025. Bois brûlé, bois de thuya, cuivre et maillechort. Dimensions variables

Marronnage esthétique

Dans la lignée d’une exposition comme « Les Poètes de la Terre » consacrée en 2018 aux descendants d’esclaves subsahariens appelés haratines, dans laquelle la musique et la poésie allaient de pair, l’exposition « Les Graines Noires » met en œuvre une forme de marronnage plastique qui n’est pas sans rappeler la poétique du détour prisée par Édouard Glissant. Alliant des matériaux pouvant paraître antagonistes tels que le marbre, le laiton ou le bois calciné, opposant au tragique de l’Histoire une esthétique de l’épure et d’une beauté toute mélancolique, M’barek Bouhchichi ne se contente pas de traduire « la multiplicité vivante de l’expérience noire », comme le soulignent les curateurs, mais il semble aussi marcher sur les pas d’un Brancusi pour lequel la simplicité des formes était le signe d’une « complexité résolue »

Olivier Rachet

Exposition « Les Graines Noires » de M’barek Bouhchichi, Galerie Selma Feriani, La Goulette, Tunisie, jusqu’au 22 novembre 2025

In his latest exhibition in Tunis, the Moroccan artist turns his attention to the migration of plants, drawing a subtle parallel with the historical displacement of Black populations. His minimalist aesthetic becomes a finely tuned instrument for revealing the complexity of lived experience.
Other histories are still possible. It is with this conviction that M’barek Bouhchichi, working with curators Beya Othmani and Omar Berrada, presents Les Graines Noires (Black Seeds) at Selma Feriani Gallery in Tunis. At the entrance, two enigmatic, pared-down sculptures, one in white Carrara marble and the other in Tunisia’s black Aziza marble, seem to reach across centuries to address the viewer. Both pieces reproduce a Neolithic figure from the fifth century BCE, unearthed in Sudan in the 1980s. Their stark chromatic contrast quietly echoes the thinking of Frantz Fanon while elevating the legendary figure of Saadia, whose name the works bear, to the realm of representation.
image-(4)
M’barek Bouhchichi, Saadia, 2025. Marbre Aziza noir et marbre de Carrare blanc, 62 cm × 23 cm chacun
According to folklore, Saadia was the daughter of a Sahelian hunter known as Boussaadia. Abducted by slave traders, she vanished without a trace. In his endless search to find her, her father is said to have given birth, almost unwittingly, to stambeli, described by the curators as a musical healing ritual based on spiritual possession and practiced mainly by descendants of displaced sub-Saharan populations. These two opening sculptures, emblematic of a show that is spare in form yet rich in scholarship, find a counterpoint in three charred-wood sculptures titled Boussaadia. Carved in the shape of a guembri, an instrument associated with Gnawa and stambeli traditions, they extend the exhibition’s inquiry into diasporic memory.
The migration of plants
The introduction of plant forms sets the tone for an exhibition guided by the intuition that vegetal migration may offer a revealing parallel to the forced displacement of sub-Saharan peoples throughout history, whether driven by mercantile interests or economic pressures. Guided by a 2024 collective volume titled Les migrations des plantes (Manuella Editions), Bouhchichi expands his materials and mediums. Alabaster tiles engraved with delicate botanical motifs, works on paper made from tree bark and recycled textiles, and other mixed-media pieces all suggest a kind of botanical nomadism.
The choice of plants is never accidental. Whether eucalyptus branches or agave stems cast in brass, each specimen is selected with precision. Introduced by colonial powers in the nineteenth century, eucalyptus becomes the backbone of an installation titled Stick Charts. Inspired by navigational maps, it incorporates cowrie shells, which once served as currency in the transatlantic slave trade. In the drawing series Seedings, Tunisian black ink known as hargous blends with a pigment the artist creates himself from date pits and gum arabic. The resulting forms resemble ancient coins or tokens that evoke both tools and weapons. A single mercantile logic, never far from violence, seems to run across centuries, linking the economies of slavery to the precarious migrations of today, often driven by the search for a better life.
image-(1)
Vue de l’exposition
Aesthetic marronage
Echoing his 2018 exhibition Les Poètes de la Terre, which focused on the Haratines, descendants of enslaved sub-Saharan communities, and where music and poetry helped shape the narrative, Les Graines Noires advances a form of aesthetic marronage reminiscent of Édouard Glissant’s poetics of the détour. By bringing together materials that might appear antagonistic, such as marble, brass and charred wood, and by countering the tragedies of history with an austere and melancholic beauty, Bouhchichi does more than convey what the curators describe as « the living multiplicity of Black experience ». He also seems to follow the path of Brancusi, for whom simplicity of form was the mark of « a resolved complexity ».
Olivier Rachet
Exhibition “Les Graines Noires” by M’barek Bouhchichi, Selma Feriani Gallery, La Goulette, Tunis, on view until November 22, 2025.