Otobong Nkanga, artiste nigériane installée en Belgique, est sans aucun doute l’une des sensations de cette année. Elle a exposé tour à tour au MoMA, au Nasher Sculpture Center, ou dernièrement à Frieze London où sa tapisserie monumentale Cadence – While We Wait and Watch (2025) a trouvé acquéreur, confirmant l’intérêt soutenu que lui porte le marché international. Au Musée d’Art Moderne de Paris, les commissaires Odile Burluraux et Nicole Schweizer lui consacrent une rétrospective. I Dreamt of You in Colours retrace les trente années de création prolifique de l’artiste. Dessins, sculptures, photographies, performances et tapisseries y explorent les liens entre l’humain et la terre, la blessure et la réparation, dans une poésie politique puissante, miroir de notre société contemporaine.

Otobong Nkanga a accepté sa vocation d’artiste après que sa mère l’a rêvée en couleur. Cette révélation intime inspire aujourd’hui le titre de sa rétrospective à Paris. Les thématiques liées à l’être initient le visiteur au cheminement artistique de Nkanga, au fil d’un parcours d’exposition riche. Les premières créations réalisées dans les années 1990 font connaître ses premières expérimentations formelles. Les dessins sur papier Livelihood (1994) ou sur argile Keyhole (1997), introduisent ses multiples sensibilités, en entrelaçant figures humaines et hybrides, en métaphore aux problématiques sociales et politiques nigérianes. Depuis 2002-2003, à l’issue de son parcours académique à l’université Obafemi Awolowo au Nigeria, à l’École des Beaux-arts de Paris, ainsi que sa résidence artistique à la Rijksakademie d’Amsterdam, son approche critique s’est déployée tout comme sa pratique multidisciplinaire. Son histoire et ses expériences personnelles sur divers continents, sont devenues les catalyseurs de récits globaux. Le corps, le désir, la mémoire, la douleur, l’héritage colonial, l’écologie, et autres enjeux sociétaux, se développent et se confondent dans des contes dramatiques que constituent son œuvre. Comme dans la vidéo-performance de 2003, Surgical Hits, où Nkanga, couché sur une plage, tente d’échapper à une aiguille de grandes dimensions qui tente de la piquer. Une allusion à l’introduction de la douleur dans l’espace, ainsi qu’aux possibles dangers du désir.

La Terre, un être à part entière
Selon Otobong Nkanga, l’être dépasse la condition humaine et englobe également la nature : « Je pense la Terre comme un être, comme notre corps : l’eau, l’air, l’arbre, la pierre, la plante sont des êtres comme notre corps ». Être à part entière, la Terre occupe une place privilégiée dans l’univers créatif de l’artiste. Cette dernière étant notamment concernée par l’action violente de l’homme sur l’environnement. L’exposition met en avant ces préoccupations avec les séries photographiques Alterscape Stories (2005-2006), qui présentent l’artiste fusionnant avec une maquette de paysage et d’aménagement urbain. Nkanga y est toujours en action, installant de nouvelles bâtisses, creusant la terre, ou compromettant le sol par des produits nocifs. Non loin de cet ensemble, quatre imposantes tapisseries sur le monde marin : Unearthed – Abyss, Midnight, Twilight et Sunlight (2021). Des beautés marines perturbées, qui invitent à réfléchir sur le changement climatique, les drames historiques et sociaux que sont la traite transatlantique ou la crise migratoire, ou encore l’exploitation des ressources.

Exploiter, extraire, blesser la terre et l’être
La matérialité, les roches, et les minerais constituent les maillons de la méditation artistique de Nkanga, ceux-ci étant intrinsèquement reliés à la terre et aux corps. Cette fascination apparaît dès l’enfance chez l’artiste, où attirée par leur beauté, elle jouait au Nigeria avec des minéraux comme le mica. Arrivée à l’âge adulte, force a été pour elle de constater que la cupidité est la racine de tous les maux. Et ces matières premières, objets des plus grandes convoitises, entraînent l’homme dans plusieurs excès, dégradant ainsi l’écosystème, le bien-être social et l’existence humaine. L’installation In Pursuit of Bling de 2014, illustre cette quête insatiable de richesse, en retraçant l’histoire de l’exploitation minière coloniale et postcoloniale. L’extraction se trouve au cœur de cette activité, et donc des recherches plastiques de l’artiste. Comme avec Backstage de 2015, un ensemble de minerais et de matériaux récupérés par l’artiste, qui sert cette dernière lors de performances. Nkanga signale, raconte, archive, répare et intercède. Dans Remains of the Green Hill (2015), une performance tournée sur l’ancien site minier de Tsumeb en Namibie, elle s’adresse et chante directement à la terre pour lui demander pardon après les violences qu’elle a subies. L’exposition se clôt sur une interrogation : « Imaginez que les armes soient des sources d’herbes médicinales ; y aurait-il des guerres à mener ? »
Magali Ohouens
Otobong Nkanga, « I dreamt of you in colours* », MAM, Paris du 10 octobre 2025 au 22 février 2026.


