Dream City fait résonner la polyphonie des mémoires du monde arabe

Pour sa 10ᵉ édition, le festival pluridisciplinaire Dream City investit la médina de Tunis. L’exposition « Suni‘a Bisihrika » cartographie un Orient foisonnant, traversé de résonances et de ruptures, et interroge la place de l’art face aux guerres et aux fractures du monde arabe contemporain.
Dans la médina de Tunis, « Suni‘a Bisihrika » littéralement fabriquée par sa magie se déploie comme une partition urbaine. Conçue par le curateur Tarek Abou El Fetouh pour Dream City 2025, l’exposition investit dix bâtiments et huit cafés de la médina, chacun associé à un maqâm, Bayati, Hijaz, Rast, Kurd, Ajam, Nahawand, Saba, et Sikah. Ces modes musicaux incarnent des structures de pensée, des cartes culturelles traversant des siècles et des civilisations, transformant la ville en un vaste instrument de mémoire. Entre les cafés de Bab Souika, de Taht Essour et le théâtre Al Hamra, la musique se fait guide invisible à la fois trace du passé et outil de résistance contemporaine. 

Abou El Fetouh, curateur indépendant basé à Bruxelles, est une figure clé de la scène artistique arabe. Fondateur de l’association Mophradat (anciennement YATF), il a œuvré à la construction d’un réseau de collaborations transnationales entre artistes du Maghreb et du Machrek. De « Time is Out of Joint » (Sharjah, 2016) à « Lest the Two Seas Meet » (Varsovie, 2015) et récemment l’exposition « Abdullah Al Saadi : Sites for Memory… Sites for Forgetting » pour le Pavillon national des Émirats arabes unis à la 60e Biennale de Venise (2024), il milite pour une création artistique du monde arabe qui soit expérimentale, critique, mobile, capable de co-productions transnationales.

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Une oeuvre de Laaroussa Fragment © Pol Guillard

Cette trajectoire fait de lui un penseur de la frontière territoriale, esthétique et politique. Avec Suni‘a Bisihrika, il explore les maqâms comme un langage civilisationnel, une grammaire du sensible traversant les cultures persanes, kurdes, ottomanes, andalouses et amazighes. « Le maqâm n’était pas appelé arabe avant 1932, il était appelé oriental, sharqi. » rappelle-t-il. Ces modes musicaux deviennent ici une métaphore de coexistence réactivant la mémoire d’un Orient composite avant la fragmentation coloniale. Le curateur rappelle un épisode clé, le Congrès de la musique arabe de 1932, préparé en partie à Tunis avec le baron d’Erlanger. Cet événement marque, selon lui, « la première tentative de créer une identité musicale arabe, à un moment où la région cherchait à se redéfinir. ». L’exposition relie ce moment fondateur aux tensions contemporaines actuelles en Syrie, Palestine, Liban, Irak, autant de lieux où la question de l’identité culturelle demeure brûlante. L’exposition met à nu les fractures politiques de la région et questionne la place de l’art dans des contextes de guerre et de colonisation.

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Une oeuvre de Sonia Kallel © Pol Guillard

Archives, fictions et résistances

« Je veux écrire des histoires à travers des anecdotes, poser des questions au lieu de donner des réponses. » Cette phrase condense l’approche d’Abou El Fetouh, où les œuvres se répondent sans narration linéaire. Ainsi, Walid Raad, qui reconstruit la mémoire dans Postscript to the Arabic Edition et Dry Run (2025), s’allie à l’artiste palestinienne Suha Traboulsi pour revisiter un épisode oublié, son séjour à Tunis dans les années 1980. À partir de peintures et d’un carnet retrouvé, Raad recompose une mémoire béante entre réalité et invention, révélant la manière dont l’histoire de l’art arabe s’écrit souvent dans l’absence et le silence. 

Noor Abuarafeh, dans If I Don’t Whisper, I Will Forget (2025), tisse des lettres adressées à son enfant, mêlant souvenirs, recettes et mémoire politique, interrogeant la transmission en temps de guerre et de famine. Philip Rizk, avec Land Listening (2025), explore les effets du déplacement des Nubiens et, dans Mapping Lessons (2020), revisite les révolutions oubliées  de l’effondrement ottoman aux luttes anticoloniales transformant l’archive en un acte poétique et militant. Ala Younis, avec Battles in a Future Estate Haifa Street (2025), reconstitue la rue Haifa à Bagdad, symbole d’une modernité rêvée puis détruite. À travers cette architecture déchue, l’artiste interroge la ville comme métaphore du pouvoir et du désenchantement politique. Haythem Zakaria, dans Interstices Opus III (2024), filme le massif de l’Atlas comme une entité spirituelle. Entre le son et l’image, il construit une cosmologie où le territoire devient mémoire. 

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Une oeuvre de Lara Tabet © Pol Guillard

Un projet itinérant

L’ensemble des œuvres compose une polyphonie critique, révélant que la mémoire n’est pas un tout figé, mais une matière vivante, faite d’interruptions et de transmissions. L’exposition se clôt à Dribet Dar Al Hussein, ancien siège du premier conseil municipal de Tunis, où la vidéo Chibayish (2022) d’Alia Farid montre les habitants des marais du sud de l’Irak chantant à leurs buffles un chant de résistance. La musique y devient souffle vital, contrepoint à la destruction et à l’exil.

Conçue à Tunis comme première étape, l’exposition connaîtra ensuite plusieurs phases a Beirut Art Center (Beyrouth), à Ettijahat (Damas), à Hayy Jameel (Djeddah) et à Bagdad, avant de revenir à Tunis en 2027, un mouvement qui suit la géographie même des maqâms. Chaque présentation sera adaptée au contexte local, ajoutant de nouvelles histoires. Ce déploiement géopolitique affirme la vocation transnationale et transhistorique du projet : renouer les liens brisés entre les villes du monde arabe et leurs mémoires.

Farah Sayem

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Dream Exhibition © Pol Guillard
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Une oeuvre de Alia Farid © Pol Guillard
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Une oeuvre de Joana Hadjithomas & Khalil Joreige © Pol Guillard
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Une oeuvre de Fakhri El Ghezal © Pol Guillard
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Une oeuvre de Raeda Saadeh © Pol Guillard
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Une oeuvre de Basma Al Sharif © Pol Guillard
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Caserne © Pol Guillard