Du Lion d’or au record, Simone Leigh impose sa voix

Trois ans après avoir décroché un Lion d’or historique à la Biennale de Venise, Simone Leigh franchit un nouveau cap : 5,7 millions de dollars aux enchères de New York. Quel message porte cette ascension fulgurante sur la scène mondiale de l’art ?
En mai dernier, déflagration aux enchères de New York, malgré un marché de l’art manquant d’enthousiasme depuis des mois. Lors de la prestigieuse « 21st Century Evening Sale » de Christie’s, la sculpture de Simone Leigh, Sentinel IV (2020), s’est envolée à 5,7 millions $, établissant un record absolu pour l’artiste. Défendue depuis quelques années par la pointure Hauser & Wirth, après un long parcours avec les galeries Luhring Augustine à New York et David Kordansky, Leigh, dont les œuvres sont déjà présentes dans les collections du Guggenheim Museum, du Tate Modern ou du Whitney Museum, confirme ainsi son statut incontournable dans l’art contemporain mondial.

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Simone Leigh, Sentinel IV, 1967, sculpture en bronze.

Mais son travail dépasse largement le cadre des galeries et des musées. En 2023, le Time l’a classée parmi les cent personnalités les plus influentes au monde, signe de l’écho universel d’une œuvre qui porte, à travers chaque pièce, l’expérience des femmes noires. Puisant dans les traditions africaines, la pensée féministe noire, la théorie postcoloniale et les débats contemporains sur l’appartenance ethnique, Simone Leigh transforme les silences et les absences des archives de l’esclavage transatlantique en fabulation critique. Un geste radical qui fait surgir des voix longtemps invisibilisées.

Ses sculptures, façonnées en bronze, en raphia ou en céramique, incarnent la puissance physique et symbolique des femmes. Les corps deviennent maisons, cuillères, cruches ou récipients – objets de protection, d’autorité et de soin. Dans ses installations, le spectateur pénètre des espaces où corps et architecture se confondent, où la présence féminine se dresse, monumentale et incontournable. Les figures qu’elle façonne ne sont ni servantes, ni mammy (esclave qui travaillait comme nourrice), ni stéréotypes : elles incarnent résistance, dignité et pouvoir, redessinent l’espace et réorientent le regard.

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Brick House, sculpture en bronze de Simone Leigh, Lion d’or de la Biennale de Venise 2022 © La Biennale di Venezia.

Donner de la puissance aux femmes noires

Née à Chicago en 1967 de parents jamaïcains, Simone Leigh explore très tôt, à travers l’art, l’identité, le corps et la mémoire. Elle commence à exposer au début des années 2000 et se fait remarquer sur la scène internationale lors de la 11e Biennale de Dakar en 2014. Sa trajectoire est jalonnée de reconnaissances, dont le prestigieux prix Hugo Boss en 2018, qui souligne l’originalité et la portée de son œuvre. L’année 2019 marque un autre tournant avec Brick House, une sculpture monumentale de cinq mètres installée sur le High Line Plinth à Manhattan. L’œuvre fusionne le corps d’une femme avec un teleuk, maison à coupole traditionnelle des Mousgoum du Cameroun et du Tchad, tout en faisant écho au stéréotype racial du Mammy’s Cupboard, un restaurant routier du Mississippi dont l’architecture reproduit la forme d’une mammy. La même année, la galerie Hauser & Wirth décide de la représenter, consolidant sa visibilité internationale.En 2022, Simone Leigh représente les États-Unis à la Biennale de Venise, devenant la première femme noire à occuper ce rôle en 127 ans d’histoire de l’événement. Plus qu’un accomplissement personnel, ce moment historique incarne son engagement : donner visibilité et puissance aux femmes noires dans l’art contemporain mondial. Ses sculptures au pavillon américain, ainsi que Brick House (2019) exposée à l’entrée de l’Arsenal, lui valent le Lion d’or du meilleur participant, une reconnaissance éclatante. Dans un contexte où seuls 5 % des pavillons nationaux provenaient d’Afrique subsaharienne, sa présence prend une portée symbolique majeure.

Simone Leigh ne se contente pas d’exposer : elle transforme également la Biennale en lieu de dialogue et de rassemblement, avec la conférence Loophole of Retreat, qui réunit plus de 700 personnes venues de toute la diaspora africaine pour célébrer le génie créatif des femmes noires. À Venise, elle inscrit ainsi sa signature dans l’histoire, comme artiste majeure et figure qui redéfinit les récits et élargit les perspectives. La puissance de Leigh essaime au-delà des podiums des grandes ventes : elle donne confiance aux femmes noires, les invitant à investir et réinventer des espaces autrefois inaccessibles, à l’image de la Biennale de Venise il y a trois ans, où son œuvre a résonné autant sur la scène mondiale que dans la vie de celles qu’elle célèbre.

PAR CÉLINE MOINE, ARTMARKET BY ARTPRICE.COM