Matilde Gattoni, l’esthétique du désespoir

Esthétiser le drame, est-ce le trahir ou lui donner une chance d’attirer l’attention ? La photographe franco-italienne Matilde Gattoni, habituée du continent africain, vient de remporter le Prix Camille Lepage au dernier festival Visa pour l’Image. Son projet Ocean Rage, que cette bourse lui permettra de poursuivre, traite de l’urgence climatique sur les côtes d’Afrique de l’Ouest. Une beauté sacrifiée qu’elle tente de capter, tout en finesse.
Matilde Gattoni, 51 ans, fait partie de cette génération qui a vu le monde basculer. Elle a connu les grandes heures du photojournalisme, en zone de guerre notamment, du temps où les médias ne subissaient pas encore la crise des budgets. Elle s’est aussi intéressée, avant beaucoup d’autres, au problème des bouleversements écologiques et de leurs conséquences sur les territoires et ses habitants. Elle continue aujourd’hui de photographier le rapport entre l’individu et son environnement, loin des grandes agences de presse. « On parle beaucoup de la montée des eaux dans le monde, principalement au Bangladesh. En Afrique, ce sujet existe aussi, mais il n’a pas été publié en dehors des pays concernés : le Ghana, le Togo et le Bénin ont été traités uniquement par des photographes locaux et via quelques images isolées. » C’est par volonté d’approfondir ce sujet que Matilde Gattoni s’engage dans le projet Ocean Rage en 2016, pour documenter les effets dévastateurs de l’érosion des côtes, en parcourant ces trois pays.

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Ghana – Blekusu – Des enfants apprennent les techniques traditionnelles de pêche. Village de pêcheurs traditionnel, Blekusu est situé juste à côté des installations de protection côtière construites dans la ville voisine de Keta. Bien que les épis et la digue protègent désormais la ville de l’érosion, ils empêchent les sédiments d’atteindre le littoral de Blekusu, ce qui entraîne une érosion massive du littoral du village. © Matilde Gattoni

Le continent africain est un territoire de cœur pour Matilde Gattoni. Elle découvre l’Afrique à quatorze ans, lors d’un voyage au Maroc, où elle reviendra plusieurs fois. Mais il existe un ancrage bien plus profond : la famille de son père a vécu trente ans en Érythrée. « Ce continent a toujours fait partie de ma vie », explique la photographe qui a réalisé seize reportages en Afrique, dont plusieurs au Maroc, comme en 2021-22, quand elle a sillonné les oasis menacées de disparition. La série Ocean Rage traite d’un sujet bien plus vaste, puisqu’il concerne 7 000 kilomètres de côtes allant de la Mauritanie au Cameroun. Dans cette zone du monde largement peuplée, le changement climatique, qui se traduit par la montée des eaux, a un impact déterminant sur la démographie et l’économie. « Il n’existe pas de politique commune pour résoudre le problème. Certains pays choisissent de protéger les grandes villes au détriment des petits villages, qui sont l’âme culturelle de l’Afrique, mais alimentent aussi par la pêche le continent et les pays occidentaux. » Ce sujet n’est donc pas seulement ouest-africain. Il nous concerne tous.

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Ghana – Fuveme – Lors des marées hautes, le niveau de l’océan dépasse celui des terres, provoquant des inondations régulières dans le village. Blotti entre l’océan et l’estuaire du fleuve Volta, le village de Fuveme a vu son territoire
se réduire de plusieurs kilomètres à seulement quelques centaines de mètres. Aujourd’hui, Fuveme est devenu une
île. En proie à l’érosion côtière, ses mille habitants ont dû quitter leur terre. © Matilde Gattoni

La force de la douceur

« Quand j’ai commencé, j’avais un peu peur de la délicatesse que je pouvais apporter dans mes images. J’essayais donc de photographier comme un homme, car c’est ce que j’avais toujours vu et c’est ce qui se vendait. Mais petit à petit, mon langage s’est affiné et j’ai voulu montrer les histoires telles que je les voyais. » C’est en acceptant cette douceur que Matilde Gattoni a pu déployer cette façon bien particulière de capter la tragédie, qui oscille subtilement entre photoreportage et série d’art. Dans les ruines de maisons dévastées, où errent encore quelquefois les anciens propriétaires, elle choisit de ne pas occulter la beauté. Pour elle, c’est une force de persuasion : « Je pars du principe que les gens voient tellement d’images difficiles qu’ils finissent par y être insensibles. L’esthétique et la beauté peuvent être un moyen d’attirer à nouveau leur attention. » La photojournaliste marche alors sur un fil ténu, cherchant à interpeller sans dramatiser, à travers des images qu’il est plus aisé de regarder en face. Le monde de l’art ne s’y est pas trompé. Matilde Gattoni a remporté une dizaine de prix, pas seulement dans le photojournalisme, et a exposé à Al Serkal à Dubaï, à la Noorderlicht Gallery (Pays-Bas), mais aussi à Berlin, Los Angeles, San Francisco… En janvier prochain, elle partira photographier le deuxième volet de Ocean Rage, en Afrique de l’Est, sur les rives du lac Victoria.

Par Marie Moignard

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Ghana – Fuveme – Une écolière court se mettre à l’abri alors que les vagues de l’océan commencent à inonder le village. © Matilde Gattoni
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Ghana – Fuveme – Des élèves transportent le mur d’une maison privée. Les élèves de l’école de Fuveme sont souvent contraints de manquer les cours pour aider les villageois à démanteler et déplacer leurs maisons menacées par l’érosion côtière. Pendant la saison des pluies, les locaux scolaires servent parfois de lieu d’hébergement pour les villageois qui ont perdu leur maison. © Matilde Gattoni
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Ghana – Fuveme – David Buabasah, 32 ans, est un pêcheur originaire de Fuveme. L’érosion côtière a récemment détruit une partie de sa maison, obligeant sa femme et ses huit enfants à trouver refuge dans les villages voisins. « Quand j’étais enfant, notre maison se trouvait au centre du village et je ne voyais pas la mer depuis nos fenêtres. Aujourd’hui, à cause de l’érosion côtière, nous sommes à la lisière du rivage », explique-t-il. © Matilde Gattoni
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Togo – Agbavi – Komlan Setor, 27 ans,
et Adjo Setor, 25 ans, dans leur maison sur le littoral d’Agbavi. En raison de l’épuisement des réserves de poissons, Komlan peine à nourrir sa famille et
doit désormais travailler à temps partiel comme tailleur. Leur maison se trouvant au bord de la côte, Komlan prévoit que sa famille sera contrainte de déménager d’ici six mois. © Matilde Gattoni
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Togo – Abgavi – Togbe Agbavi Koffi, 60 ans, est le chef du village d’Agbavi. Quand il était enfant, sa maison se trouvait dans une zone qui se situe aujourd’hui dans l’océan, à 1,5 kilomètre de la côte. « Autrefois, l’érosion était un phénomène saisonnier. Aujourd’hui, la mer avance toute l’année, explique-t-il. Elle a dévasté nos villages et beaucoup de nos concitoyens sont déjà partis. » © Matilde Gattoni
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Ghana – Dzita – Deux écolières se tiennent sur les ruines de leur école. Il y a deux ans, l’une des quatre enceintes de l’école primaire Dzita EP a été détruite par l’érosion côtière pendant la saison des pluies. Quatre salles de classe ont été perdues, obligeant la direction de l’école à regrouper les
classes afin d’accueillir les 670 élèves. © Matilde Gattoni
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Ghana – Fuveme – Une maison inondée et gravement endommagée par les vagues de l’océa
n la veille. © Matilde Gattoni