Collectif Tizintizwa : unis contre l’homogénéisation culturelle

Actif depuis les années 2020, le Collectif Tizintizwa s’inscrit en faux contre une pratique commerciale de l’art et une esthétique de l’altérité en provenance d’Occident. Actuellement en résidence au Frac Poitou-Charentes, il développe un nouveau projet autour de l’effacement des traditions orales reliant l’histoire en Nouvelle-Aquitaine et les projets coloniaux des XIXe et XXe siècles. 
Leur appellation suffit à éclairer une démarche parmi les plus radicales du moment. Incarnant un toponyme fictif, leur nom Tizintizwa est formé du terme Tizi, qui désigne un col de montagnes, et de Tizwa, désignant les abeilles. « On pourrait dire que le nom du collectif vient de l’une de ses pratiques fondatrices : celle de tisser des liens et de trouver des proximités entre des territoires intrinsèquement divers. C’est dans le sens d’une pollinisation croisée des cultures que nous nous identifions aux abeilles », nous confient les membres du collectif, parlant d’une seule et même voix. 

Formés des deux membres fondateurs Soumeya Aït Ahmed et Nadir Bouhmouch basés à Casablanca, mais aussi de Montasser Drissi, Houda Jouaij et Oumaima Abaraghe, le collectif agrège d’autres personnes en fonction de leurs projets toujours collaboratifs : agriculteurs, cinéastes, ouvriers agricoles, poètes ou chercheurs, partageant leurs préoccupations environnementales et leur souci de préserver traditions orales et diversité culturelle. « Pour nous, précisent-ils, un collectif doit être fluide : s’adaptant, se développant et se rétractant constamment en fonction de ses besoins et de l’espace-temps dans lequel il évolue. Contextualiser le regard reste essentiel. Cela implique parfois de regarder de loin, de maintenir une distance critique et d’évoluer en dehors du monde des arts visuels ». 

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Vue d’installation de « Assays on Art and Food from Below » à la 35e Biennale de São Paulo (Crédit photo : © Levi Fanan / Fundação Bienal de São Paulo)

Restaurer la diversité

L’un de leurs projets phares, « Against Monoculture & Mono-culture », mené au long cours, part du constat d’une homogénéisation agricole dans les régions du sud marocain où les paysans sont encouragés à privilégier la culture des pommes au détriment d’une plus grande diversité de production qui leur assurait jadis l’autosuffisance alimentaire. « Le déclin de la biodiversité pourrait-il être lié à celui de la diversité artistique ? », se demande Tizintizwa, établissant un parallèle saisissant entre le passage d’une agriculture locale à une agriculture industrielle et l’homogénéisation de la pratique des arts visuels qui répond souvent à des injonctions venues d’ailleurs. « Une partie de ce projet évoque le rôle des abeilles dans le maintien d’un écosystème diversifié et sain, expliquent les membres, et nous pensons que l’art et la culture devraient être traités de la même manière ».

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Exposition personnelle « Remedies for Monotony » à la Villa Delaporte, Casablanca, soutenue par la Sharjah Art Foundation. (Crédit photo : Abdelhamid Belahmidi)

La force de leur démarche créatrice est de décliner ce projet sous des formes diversifiées, en fonction des rencontres et, on l’imagine aussi, des contraintes financières avec lesquelles il faut toujours traiter. « Against Monoculture & Mono-culture » a donné lieu en 2023 à la vidéo Un chant de travailleurs saisonniers, réalisée en collaboration avec la cinéaste Fadma Boutalaa et le poète Cheikh Hammou Khella, un Amdiaz, soit l’équivalent amazigh du griot ou du troubadour. Une installation vidéo de ce projet a d’ailleurs été présentée la même année à la Biennale de São Paulo et fait partie désormais des collections du Frac Poitou-Charentes. Un essai photographique accompagné d’entretiens avec les cueilleurs de pommes, Le lion a quitté le chemin, a été publié dans la foulée et une exposition photo organisée au café ouvrier Mawaid du village d’Aït Ayach dans la province de Midelt, où fut réalisé en partie le projet. « Midelt vue de Midelt, Midelt vue de Brasilia ou Tenerife vue de Casablanca : l’important est de relier les territoires et de favoriser un sentiment de proximité, d’affinité et pourquoi pas, de solidarité », commentent les membres de Tizintizwa, en évoquant l’un de leurs derniers projets présenté entre janvier et septembre 2025 au Centre Pompidou-Metz à l’occasion de l’exposition « Après la fin. Cartes pour un autre avenir ». 

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Série de publications « Against Monoculture » à la 35e Biennale de São Paulo (Crédit photo : © Levi Fanan / Fundação Bienal de São Paulo)

Décoloniser les arts

Dans une vidéo implacable intitulée Teide, en référence au mont situé sur les îles Canaries, ils évoquent à travers une voix off et un montage alternant images d’archives, de monuments historiques et du tourisme de masse, le génocide espagnol de la population guanche d’origine amazigh au XVe siècle, précurseur de la conquête espagnole des Amériques et du génocide amérindien. Mais toute la force de ce travail réside là encore dans l’importance qu’ils accordent à la voix et aux traditions orales qui continuent d’infuser, selon eux, la langue parlée localement. 

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Image extraite de « Apartheid Casablanca » (2020). (Crédit photo : Tizintizwa Collective)

Sur l’importance de l’oraliture dans leur approche, ils reconnaissent une dette à l’égard de leurs aînés ayant eu à penser les enjeux liés à l’indépendance du pays. « Nous poursuivons simplement le travail initié par la génération liée à la revue Souffles et de leurs contemporains dans d’autres pays du Sud. La question de la culture populaire et de l’oralité, posée en Afrique du Nord par des artistes et des penseurs comme Ahmed Bouanani, Mohamed Abouelouakar, Mohamed Chebâa, Mouloud Maameri, Ahmed Bennys ou Assia Djebar, est centrale pour nous, pour les mêmes raisons qu’elle l’était pour eux. L’émancipation culturelle vis-à-vis des institutions occidentales ne peut se faire que par une étude introspective de notre propre histoire de l’art, libérée des préjugés racistes qui nous enferment dans la fausse compréhension d’une histoire de l’art commençant avec les peintres orientalistes et la fondation des écoles d’art de l’époque coloniale. » Familiers de l’espace d’art Le 18 à Marrakech, ils ont co-fondé le programme « Awal » dédié aux traditions orales amazighes. 

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Vue d’installation de « A (Rough) Seasonal Work Song » au BALTIC Contemporary, Newcastle (Crédit photo : BALTIC, 2023)

Adepte aussi des vidéos coup de poing, le collectif Tinzintizwa n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat, comme dans l’essai-vidéo Don’t eat the moon consacrée en 2024 à l’expropriation par le pouvoir israélien de la culture des oranges dans la ville palestinienne de Jaffa. Ou encore avec le court-métrage expérimental Apartheid Casablanca évoquant les projets de gentrification de la ville, contrecarrés par un esprit contestataire porté aussi bien par des rappeurs que les Ultras du Raja. Après un passage remarqué en 2022 à la Documenta 15 où ils ont présenté une « anti-exposition » formée d’archives cinématographiques et de livres d’art moderne et contemporain, le collectif s’attelle aujourd’hui à un nouveau projet développé en résidence au Frac Poitou-Charentes. « Actuellement, notre recherche (intitulée provisoirement Growing Language in a Green House) établit une relation entre les « indigènes » des colonies françaises d’Afrique et les populations rurales du sud-ouest de la France. Nous avons été assez choqués de découvrir les termes « indigènes », « barbares » et « ennemis » utilisés par des enseignants ou des officiers français pour décrire les habitants ruraux du sud de la France ». L’esprit de résistance demeure après tout universel et d’une actualité toujours brûlante. 

Par Olivier Rachet

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Portrait de Tizintizwa