Au Comptoir des Mines, on aime afficher un goût pour l’art filtré par l’histoire et pour les histoires contées. Après avoir défendu avec conviction l’importance de la modernité picturale marocaine en exposant Kacimi ou Demnati, le Comptoir des Mines exhibe avec grandeur une rétrospective d’Abdallah El Hariri, un des derniers grands vivants de l’École de Casablanca. La galerie a brillamment misé sur une narration qui mêle les tableaux à des photographies issues des archives personnelles du peintre, agrandies et posées sur les murs, insérant ainsi les œuvres dans des scènes réelles qui jalonnent les étapes et redéfinissent les transferts entre graphisme, scénographie et récit. Né en 1949, quand le Maroc n’est pas encore indépendant, El Hariri incarne une jeunesse prête à s’exprimer avec les arts visuels pour tout changer. La première salle montre des travaux qui dégagent déjà un sens aigu des possibilités du vocabulaire moderniste sur les formes et les couleurs. En avançant dans les salles chronologiquement, on voyage à Rome, terrain de jeu des peintres informels, puis en Pologne. Comme ce fut le cas pour Melehi ou Belkahia avant lui, le retour au Maroc d’Abdallah El Hariri est marqué par une réinscription dans un imaginaire visuel vernaculaire. L’expérimentation devient exercice spirituel sur des lettres arabes porteuses d’une vibration particulière, notamment le ha et le waw. Quand on arrive à la dernière salle, avec ses plus récentes peintures, des variations sur le waw ont acquis une dimension transcendante. Le waw, particule copulative en langue arabe, est devenu sensuel, flirtant avec le pop art dans une joie qui ne s’excuse pas. Une photographie d’El Hariri avec le poète palestinien Mahmoud Darwich fait son effet de promesse, un « et » d’amour sans frontières.
Juan Palao
— Abdallah El Hariri, « Mon histoire », Comptoir des Mines Galeries, Marrakech, jusqu’au 13 juillet.
