Depuis sa création en 2009, Diptyk analyse et documente la transformation de la scène marocaine contemporaine sous l’influence des artistes de la diaspora. Une nouvelle génération de peintres hybride le référent culturel marocain aux techniques acquises dans les écoles des Beaux-Arts en Europe. Cette nouvelle peinture figurative enrichit la peinture marocaine contemporaine et confirme la grande vitalité de ce médium.
La peinture marocaine contemporaine connaît depuis une vingtaine d’années une dynamique nouvelle, liée à la visibilité d’artistes formés ou établis hors du Maroc. Amina Rezki, Omar Mahfoudi, Yassine Chouati, Anuar Khalifi, Nabil El Makhloufi, Sophia Fassi, Mounir Eddib… Ils sont nés entre les années 1970 et 1990, au Maroc ou en Europe, et l’essor récent des galeries, résidences et musées les intègre peu à peu à la scène contemporaine marocaine, au point qu’ils composent un ensemble visuel homogène. Outre le retour à la figuration, cette nouvelle peinture témoigne surtout d’une hybridation artistique entre les grandes écoles d’art européennes et un héritage ou substrat culturel marocain à évaluer.

. Courtesy de l’artiste et Galerie 38
Le phénomène n’est pas inédit. Ces hybridations ont marqué l’histoire de l’art. D’abord dans les prémices de la peinture marocaine au début du XXe siècle, les peintres orientalistes ayant été les premiers maîtres d’artistes marocains comme Meriem Meziane ou Tayeb Lahlou. Dans les années qui ont suivi l’indépendance, la révolution plastique menée par les artistes de l’École de Casablanca ne se serait pas exprimée avec une telle intensité si Mohamed Melehi n’avait pas parcouru et pris part aux avant-gardes de l’arte povera italienne et du hard edge américain. De même, Mohamed Hamidi découvre la musicalité de Paul Klee ou de Serge Poliakoff, dont les compositions « architecturées et robustes » enrichissent sa pratique, « tels des murs qui se tiennent par une force de cohésion. » De leur côté, Jilali Gharbaoui et Ahmed Cherkaoui intègrent, restituent puis pulvérisent, dans leur œuvre puissante, les apprentissages de l’École de Paris ou de celle de Varsovie.Sans prétendre faire une étude exhaustive de la formation européenne des artistes marocains, on peut néanmoins suivre notre intuition et tenter de tracer les contours de cette hybridation. Ainsi, pendant ses années à Bordeaux, Yassine Balbzioui s’immerge dans la culture underground et les collectifs alternatifs. Aux Beaux-Arts de la ville, il acquiert non seulement une maîtrise technique de la peinture à l’huile mais également un goût marqué pour l’expérimentation, qui s’exprime aujourd’hui dans des œuvres burlesques peuplées de figures masquées et de créatures aux frontières de l’anthropomorphisme. Outre sa technique, sa démarche relève d’une conception très européenne de la peinture contemporaine, vécue comme une matière épaisse et sensorielle qu’il associe volontiers à une « cuisine farcie », selon son expression. C’est de cette « cuisine » qu’il tire sa puissante satire sociale.

Hybridations fécondesLa question du « technique », une terminologie employée dans les textes critiques de Diderot dans Les Salons, est essentielle dans le travail de cette génération d’artistes qui maîtrise les outils acquis dans les ateliers occidentaux pour interroger et redéfinir sa propre culture et identité visuelles. Omar Mahfoudi revisite, de sa sensibilité toute tangéroise, les genres classiques comme la peinture de paysage ou le portrait, par une touche gestuelle s’inspirant de l’expressionnisme européen. Sous une influence plus espagnole, cette même dimension intime et introspective se retrouve chez Yassine Chouati, d’abord diplômé de l’Institut national des beaux-arts de Tétouan (INBA) puis formé à Séville, où il enseigne désormais. Son travail sur la migration et l’exil s’enrichit de techniques européennes comme la lithographie et l’aquatinte, qui confèrent à son travail grande précision et vibration. S’il revendique souvent une filiation avec Goya, perceptible dans ses paysages dévastés, ses scènes de groupe rappellent davantage la touche de Manet.C’est aussi dans l’ascèse du dessin d’observation et dans la trace des grands maîtres européens – Poussin, Rubens, Rembrandt, Gauguin, Titien, Tintoret, Ingres, Delacroix, Toulouse-Lautrec ou encore Lucian Freud – que la jeune Sophia Fassi construit un parcours sûr et personnel, qui rejoindra à coup sûr les rangs de cette nouvelle peinture. Pour cette artiste franco-marocaine récemment diplômée des Beaux-Arts de Paris et encore jamais montrée au Maroc, la peinture réaffirme son pouvoir de conférer de l’importance aux choses simples. Cela commence par le dessin, discipline reine, sans projecteur ni mise au carreau. Puis ses portraits de proches ou d’inconnus croisés dans le métro figent avec poésie de banales scènes de la vie quotidienne.

Sur un air surréalisteDe quelle hybridation témoignent les corpus singuliers d’Amina Rezki ou d’Anuar Khalifi, autres grandes figures de cette nouvelle peinture figurative ? Dans ces scènes à l’étrange composition en forme de « cadavre exquis », où des animaux sauvages côtoient des femmes en habit dans des salons bourgeois, comment ne pas penser à l’héritage surréaliste ? Formée aux Beaux-Arts de Bruxelles, Amina Rezki explore librement un univers visuel inquiétant et métissé, marqué par des motifs inspirés aussi bien par son vécu personnel que par une mémoire collective qui hybride et combine toutes les références possibles de son vocabulaire mémoriel. Chez Anuar Khalifi, l’influence occidentale se traduit davantage par l’adoption des codes visuels de la peinture espagnole, enrichis de références à la culture marocaine. Né dans les environs de Barcelone en 1977 de parents marocains, Khalifi vit entre deux rives. Incarnation même du binational, il est le peintre du multiculturalisme par excellence. « Influencées par la peinture de chevalet occidentale et un orientalisme un brin parodique, ses peintures recèlent une symbolique qui fait référence à la spiritualité, à l’amour, à la nature humaine, par opposition au pouvoir, à la puissance et à la richesse. Le récit a été inversé pour se concentrer sur les choses qui nous rassemblent beaucoup plus que sur celles qui nous séparent », pouvait-on lire dans le portrait que lui consacrait Diptyk en 2023.Enfin, si sa peinture respire les techniques acquises à l’Académie des arts visuels de Leipzig, où il est aujourd’hui installé, l’artiste germano-marocain Nabil El Makhloufi explique pourtant « produire des images de nous-mêmes… Je vis dans un territoire imaginaire entre les deux cultures ». En effet, les foules qu’il met en scène dans de grands formats typiques de la Nouvelle école de Leipzig (Neue Leipziger Schule) sont « une façon stylisée de parler du Maroc à l’épreuve des bouleversements du monde arabe et de cette identité arabo-musulmane », confiait-il en 2016 lors de son exposition à la galerie L’Atelier 21 de Casablanca.Ces parcours singuliers, marqués à la fois par une double appartenance, des paradoxes féconds et une intense circulation géographique, font la richesse d’une scène contemporaine marocaine avide de ces métissages. La nouvelle peinture figurative, ouverte à l’échange mais très complexe dans son hybridation, irrigue l’espace visuel marocain et international, contribuant activement à renouveler le regard porté sur l’art contemporain marocain.Par Meryem Sebti




Courtesy de l’artiste et Galerie Berthet- Aittouarès. Photo © Bertrand Michaud/ ADAGP