Dans la continuité du colloque « Les femmes et l’art au Maghreb » qui s’était tenu à Rabat en septembre 2021, Rachida Triki et Nadia Sabri orchestrent dans un livre éponyme une diversité de voix relatives à l’impact du féminin sur la sphère de l’art moderne et contemporain au Maroc, en Tunisie et en Algérie.

En quoi les voix féminines que vous faites entendre dans ce livre sont-elles singulières ?
Rachida Triki : Ces voix sont celles d’artistes, de théoriciennes, d’historiennes de l’art, de commissaires d’expositions, d’actrices culturelles. Elles parlent du point de vue de leur combat, de leur désir. C’est une parole qui diffère de ce qu’on entend habituellement lorsque cela est porté par des hommes, notamment dans l’histoire de l’art de nos pays. J’aime bien le titre que Malika Bouabdellah Dorbani donne à son intervention : « Histoire de luttes et de passions ». Ce discours féminin, c’est la lutte pour avoir sa place dans l’écriture de l’histoire culturelle du Maghreb, dans la visibilité des images que l’on peut donner nous-mêmes de la région. C’est aussi une passion consistant à parler de son intimité, de son corps, de sa posture sociale. Nous avons voulu rendre audible cette volonté d’engagement, à la fois celle des artistes pionnières et celle des artistes contemporaines qui prennent davantage en charge leur identité, leur représentation. Elles le font par le biais de nouveaux médiums tel que l’installation, comme on le voit avec Najah Zarbout ou Safaa Erruas pour représenter les violences subies. Ces femmes ont compris qu’il fallait qu’elles s’auto-représentent en tant que corps, mais aussi en tant que citoyennes. Beaucoup d’entre elles exposent aussi dans l’espace public. On observe en effet cette prise de distance par rapport au discours patriarcal qui a été longtemps porté sur elles.
Nadia Sabri : Les voix que nous faisons entendre dans ce livre sont singulières d’abord par leurs expressions sur le féminin en rapport à un territoire géographique, celui du Maghreb, qui est commun par son histoire, sa culture, et par les défis que les femmes rencontrent dans le monde de l’art. Dans une logique d’associations et de mises en échos, cet ouvrage fait résonner un microcosme multigénérationnel et interdisciplinaire autour de la réalité artistique maghrébine, allant de la réception et la lecture des œuvres des artistes pionnières, en l’occurrence Baya et Chaïbia, à l’apport du discours critique des conservatrices, des critiques et historiennes de l’art, et à la pertinence de l’angle ouvert sur la question du féminin par le commissariat artistique. La singularité réside aussi dans l’expression des artistes elles-mêmes sur leurs projets, leurs imaginaires, et leurs démarches uniques et convergentes. Aussi, la parole des fondatrices et directrices d’espaces d’art sur leurs projets et pratiques donne à voir la dynamique entrepreneuriale féminine dans le champ artistique contemporain, domaine dans lequel les femmes s’engagent et réussissent, tout en créant une synergie via la médiation de l’art et par les modalités actives du discours critique.

Les femmes et l’art au Maghreb, sous la direction de Nadia Sabri et Rachida Triki, éditions Le Fennec, 252 p., 250 DH.
Qu’en est-il de l’apport des femmes concernant l’Histoire et l’écriture d’une histoire de l’art au Maghreb ?
N.S. : L’apport concernant l’histoire peut se lire à différents niveaux. Ce n’est pas l’exclusivité de l’érudition du texte historique ; il est également pris en charge par la pratique artistique et aussi par la pratique curatoriale. Les projets d’art par leur investigation de l’histoire personnelle et intime, comme dans le travail de Safaa Erruas, ou par leur quête généalogique, comme dans les projets de Fatima Chafaa, participent à démêler les plis de l’Histoire. L’apport à l’Histoire se fait aussi par l’investigation de l’histoire urbaine et architecturale comme le fait Amina Menia dans ses projets. Je pense que la focale féminine dans l’écriture, voire la réécriture de l’histoire de l’art du Maghreb est un travail de sémantique certes, c’est également une réalité optique de point de vue, de déconstruction et reconstruction des récits. Ce travail est lancé par les actions et les écrits de figures emblématiques comme Malika Dorbani ou Rita El Khayat, mais il reste ouvert et appelle à être continué.
R.T. : Il y a une dimension de réécriture et de réappropriation de l’histoire évidente. L’exemple de Fatima Chafaa est en effet important. C’est à la fois l’histoire de sa famille et celle de l’Algérie, d’une imagerie populaire coloniale qu’elle se réapproprie. C’est raconter l’histoire autrement, avec une grande proximité comme il s’agit d’œuvres d’art. Les femmes probablement ont peut-être plus d’aptitude à porter ce genre de récit que ne le ferait un homme. Pour revenir sur le sommaire du livre, il y a un aller-retour constant dans les contributions par rapport à l’engagement, à l’identité de la femme-citoyenne. En ce qui concerne l’écriture de l’histoire de l’art, on voit le rôle joué par la revue Diptyk qui analyse ce rapport de l’artiste au social, des artistes du Maghreb avec le reste de l’Afrique et des artistes de la diaspora qui sont aussi présents dans notre livre.

Plusieurs générations de femmes dialoguent de fait dans l’ouvrage. Serait-on passé de figures militantes comme celles de Wassyla Tamzali ou Khadija Tnana à d’autres formes d’engagement ?
N.S. : Cette dimension générationnelle est importante dans le livre. Dans le contexte de nos pays fraîchement indépendants, la question de l’engagement prenait des expressions d’affirmation qui seraient aujourd’hui anachroniques. C’est plutôt la question de l’impact que l’on a en tant que femme sur le monde qui me paraît importante aujourd’hui. Comment une approche inclusive est-elle opérante dans les milieux de l’art ? Ceci dit, Khadija Tnana continue son militantisme par l’art et cela est très important. La transmission générationnelle est cruciale, car lorsqu’on oublie qu’on a lutté pour nos droits, on court le risque de les perdre.
R.T. : Il est vrai que la nature de l’engagement est différente mais le désir d’être actrice de la scène artistique et culturelle est le même. Cela va de la résistance du geste de Malika Bouabdellah Dorbani qui a risqué sa vie dans la décennie noire et a tenu à sauver les œuvres du musée des Beaux-arts d’Alger, avant de quitter l’Algérie, à la militance des jeunes fondatrices d’espaces d’art comme Emma Ben Yedder de Central et Wafa Gabsi (Tunis) ou Nouha Ben Yebdri (Mahal Art Space, Tanger) qui s’inscrivent dans la réalité sociale du terrain. Elles sont souvent confrontées à un problème récurrent de moyens et de manque de soutien des institutions.

La question du langage pose aussi celle du langage formel. Est-ce que l’appropriation par les femmes du médium photographique ne constitue pas une forme de réappropriation de sa propre image ?
N.S : Très tôt, la photographie a approché le marché féminin, comme on peut le lire dans la contribution de Jacques Leenhardt qui évoque la promotion de la Kodak Girl au début du XXe siècle. Dans nos pays, nous avons une autre histoire avec la photographie qui a été utilisée dans la pratique ethnographique et militaire dès la fin du XIXe. C’est une histoire violente de la domination par la capture de l’image, notamment via le portrait photographique. La réappropriation de l’image de soi s’est ainsi opérée par l’adoption de la photographie par les artistes du Maghreb.
R.T. : Le fait de s’être réapproprié le médium photographique relève pour moi d’une volonté de rupture avec la domination que les hommes avaient sur les arts, notamment le pictural. C’est une façon d’exister autrement car c’est un médium qui permet plus facilement de se représenter et de défier les tabous et une certaine imagerie persistante. C’est aussi le médium qui permet une visibilité qui dépasse le local.
Propos recueillis par Olivier Rachet
