Younès Rahmoun, une quête de l’infini

L’artiste tétouanais fait l’objet d’une monographie retraçant ses 25 ans de carrière. Une invitation à déambuler dans un univers plastique marqué par le renouvellement permanent des formes et une aspiration sereine à l’impalpable cosmique. Il présentera son livre mardi 3 juin à 19h, à la librairie Livremoi de Casablanca.  
L’ouvrage rédigé en trois langues (arabe, français, anglais) se présente comme une déambulation richement illustrée à travers une œuvre composite et d’une rare cohérence plastique. La biographie rédigée par la chercheuse indépendante Maud Houssais fera désormais référence pour la qualité de ses informations parsemées d’images d’archives et de citations de Younès Rahmoun.

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Couverture

Objet d’art à part entière, le livre se construit de façon concentrique autour des principales thématiques qui structurent le travail de l’artiste : migration et enracinement, unique et multiple, ici et ailleurs. Chaque thématique est associée à des motifs (barque/markib, arbre/chajara, maison/manzil, fleur/zahra, atome/darra, graine/habba/badhra, chambre/ghorfa ou pierre/hajar) qui constituent un vocabulaire plastique se prêtant à des médiums aussi différents que l’installation, le dessin, la performance ou la sculpture. Rarement nous aura été montrée avec autant de justesse cette polarité entre deux infinis au cœur du processus créatif de Younès Rahmoun.

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Younès Rahmoun au Massachusetts College of Art and Design (MassArt), à Boston, en mai 2024 Photo © Larry Smallwood

De l’un au multipleAnimé à la fois par une quête spirituelle élevée aux dimensions cosmiques de l’univers et circonscrit dans les limites d’un territoire tout autant intime (celui de la ghorfa) que géographique (celui du Rif et de la ville de Tétouan, dans laquelle il enseigne à l’INBA), ce travail se caractérise par une interaction constante entre des pôles invisibles qui se complètent plus qu’ils ne s’opposent. « Younès Rahmoun conçoit ses voyages vers la ghorfa, qu’il compare à un pèlerinage, de façon à ce qu’ils soient absolument individuels et collectifs. » avance ainsi Emma Chubb, conservatrice et curatrice d’art contemporain au SCMA, qui a dirigé le livre.Dans une contribution remarquable, Omar Berrada souligne que la spiritualité s’assimile chez l’artiste moins à une quête qu’à un dévoilement, à l’apparition d’une présence. « Déplacement et lumière, deux motifs essentiels dans l’œuvre de Younès Rahmoun, écrit-il. On pense à la migration des graines, aux échanges de pierres entre le Rif et d’autres lieux, aux reconstructions in situ de la ghorfa » ; allusion à la performance Chajara-Tupelo réactivée en 2019 au SMCA. De son côté, Fatima-Zahra Lakrissa voit dans le passage de l’un au multiple, qui se traduit à la fois par la réitération de motifs et leur reprise dans des médiums en constante transformation, une filiation discrète avec la tradition ornementale des arts islamiques. « Le déplacement du multiple à l’unique (et vice versa), dans une poétique de la sphère, indique la résonance de deux énergies : la dilatation et l’expansion, d’une part, et la rétention et le recentrement, d’autre part. La coexistence de ces deux énergies, propres au « mode ornemental de l’Islam », constitue par ailleurs l’un des vecteurs de force de l’œuvre de Younès Rahmoun », avance-t-elle.

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Markaba (navire), 2016-2024, laiton, 170 x 170 x 240 cm. Courtesy de l’artiste

Une esthétique de la germinationReste une question : dans quelle(s) filiation(s) inscrire l’œuvre Rahmoun ? Les contributions du livre proposent de la  rattacher à une esthétique proche de l’Arte povera dans sa propension à recourir à des matériaux du quotidien. Maud Houssais, arpentant les années de formation de l’artiste, insiste ainsi sur son inclination « à collecter des matériaux, des rebuts, de petits objets trouvés dans la rue, qu’il organise et transforme. La ville [devenant] ainsi le premier catalyseur d’une pratique du «recyclage esthétique», célébrant l’Arte povera et la disponibilité immédiate du matériau ».Pour Omar Berrada, l’artiste opère surtout « une extension désécularisée » du projet du Groupe de Casablanca, ayant dans les années post-Indépendance fait se rencontrer traditions vernaculaires et modernités plastiques. Une citation de l’artiste à propos de l’intérêt qu’il porte aux gestes des artisans et des décorateurs, extraite d’un entretien réalisé par Roxana Azimi (« Art Contemporain : Younès Rahmoun, la foi et la forme », Le Monde, 14 août 2018), corrobore cette intuition : « La transformation de la matière brute en une forme harmonieuse, précise, me captivait, comme la manière d’agencer les fruits et les gâteaux. C’était une école de l’esthétique. » Une esthétique de la répétition et de la différence dont la germination semble être le souffle moteur, comme s’il s’agissait dans ce geste éminemment contemporain de démultiplier des motifs qui, à l’image des atomes dans la physique épicurienne, ne cessent d’être soumis à un principe de déclivité. Rien ne se perd, tout se transforme ; ou, pour le dire avec les mots d’Omar Berrada, « […] créer, c’est d’abord recréer. C’est retrouver, dans l’ici et le maintenant, un souffle originel qu’il faut sans cesse réactualiser ». Younès Rahmoun : Ici, Maintenant, Zamân Books & Curating et Kulte éditions, 340 p., 510 DH 

Olivier Rachet 

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Markib (barque), 2005, papier et lumières LED Courtesy de l’artiste et SCMA.
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Habba (graine), 2008-2011, vidéo, 7 minutes. Collection SCMA. 2018.32