Philosophe, médiéviste, spécialiste de la philosophie arabe et latine, Jean-Baptiste Brenet était l’invité des « Nuits de la philosophie » organisées par l’Institut français de Rabat. Dans son dernier ouvrage, il analyse les tableaux représentant le Triomphe de saint Thomas d’Aquin sur Averroès, faisant ressortir un impensé de la peinture occidentale.
Pouvez-vous nous rappeler l’origine de la controverse entre saint Thomas d’Aquin et Averroès ?Averroès (Ibn Rochd) est un penseur andalou du XIIe siècle. Il fut grand juge (à Séville, à Cordoue) au service du pouvoir almohade, médecin personnel du calife et enfin philosophe, c’est-à-dire commentateur de celui qui à l’époque incarnait la rationalité, à savoir Aristote. C’est à ce titre que l’histoire « européenne » va le retenir. S’il meurt en 1198 à Marrakech, ses Grands commentaires sont rapidement traduits de l’arabe au latin et se retrouvent à Paris dès les années 1220-1225. L’époque est inédite.
En dépit des censures de l’Église, l’université tente de comprendre et de s’approprier ce corpus d’Aristote qui reparaît, après avoir disparu pendant des siècles, et au cours de cette phase d’acculturation, Averroès devient une lecture incontournable. Mais sur un point, son œuvre fait rapidement scandale : la question de l’intellect humain. En commentant le Traité de l’âme d’Aristote, Averroès débouche en effet sur une triple thèse d’allure radicale : il n’y aurait qu’un seul intellect pour toute l’espèce humaine ; il serait séparé des individus comme une réalité autonome ; il serait éternel. Nous arrivons à notre querelle et à Thomas d’Aquin. Car le théologien latin, qui naît un siècle plus tard, va récuser absolument cette interprétation d’Averroès qu’il juge absurde. Si l’on suit Averroès, dit-il, une conclusion catastrophique s’impose : l’homme ne pense plus. C’est le cœur de l’opposition, qui vaudra à Averroès d’être maudit pendant des siècles.

Pour illustrer cette controverse, vous prenez appui sur un corpus de peintures médiévales représentant le triomphe de Thomas d’Aquin sur Averroès. Comment l’avez-vous constitué ?On l’ignore, mais Averroès est sans doute dans l’histoire de l’art occidental l’Arabe le plus souvent représenté, avec ce paradoxe que la peinture italienne lui donne le visage qu’il n’aurait pas pu avoir dans l’art musulman. On l’a surtout peint dans le cadre de ces Triomphe de saint Thomas, où il apparaît toujours terrassé, aux pieds du saint. On trouve une dizaine de toiles et de fresques qui le représentent ainsi. Je me suis intéressé à cette figuration de la défaite et à son dispositif d’humiliation. Je ne l’ai pas fait en historien de l’art – ce que je ne suis pas –, j’ai tâché de « lire » ces œuvres d’un œil philosophique, avec en tête la querelle doctrinale et en me demandant s’il n’était pas possible de renverser la compréhension courante. C’est le motif du Triomphe, l’asymétrie du vainqueur et du vaincu, qui m’a surtout intrigué, et que j’ai jugée nécessaire de « revoir ». Ce qui est intéressant dans votre approche, de fait, c’est que vous montrez qu’on peut interpréter cette « domination » de différentes façons.Il y en effet une scène récurrente : Averroès est dominé, battu, défait, et en même temps, il n’est pas écrasé. Il a souvent l’allure ambivalente du mélancolique, à la fois malade et génial. On ne sait pas s’il accepte sa défaite ou s’il la conteste, s’il se rebelle, s’il s’en moque et continue de revendiquer sa propre doctrine, comme quand on le voit pointer le sol de son index. Ce qui est frappant, en tout cas, c’est qu’on a voulu le réduire à l’islam, dont il a les attributs caractéristiques : il est barbu, enturbanné, en tunique. Averroès incarne le musulman : il figure le « dehors » étranger, menaçant, que Thomas d’Aquin, le chrétien, repousse. Mais ce n’est pas tout. On voit autre chose. Averroès n’est pas piétiné, en vérité. Je considère qu’il demeure là, positivement. Contrairement à ce que l’on dit habituellement, je ne pense pas qu’il soit la battu qui n’a rien à offrir ; il est le philosophe irréductible, qui continue de proposer, à nous qui le voyons, une pensée alternative à celle de Thomas.

Diriez-vous qu’Averroès incarne la figure de l’altérité ?Oui, d’abord au sens redoutable du terme. C’est l’adversaire, la menace. Toutefois, les peintres l’ont représenté, sans l’invisibiliser, sans le « canceler ». En immortalisant Thomas triomphant, on a aussi immortalisé son ennemi auquel on rendait un hommage négatif. Averroès a donc un statut ambigu ; il incarne le dehors, mais c’est un dehors qu’on représente, si je puis dire, « plein cadre ». Il est dans l’image malgré tout, et même dans une position fondamentale. L’une des thèses du livre est de dire que ce dehors-là n’était pas dehors, parce que la pensée arabe constitue évidemment un élément de ce qui deviendra la pensée occidentale. Averroès est figuré d’un point de vue religieux comme une extériorité, mais d’un point de vue culturel, intellectuel, il est « là ». Sous ce rapport, les tableaux qui le représentent montrent au fond la vérité de la pensée, c’est-à-dire sa dimension migratoire, transfrontalière, faite de tissages et de circulations. On n’a pas pu ne pas peindre cette présence-là d’Averroès.Mais l’on peut entendre aussi le dehors d’une autre façon, en convoquant ce que Lévinas défend. La charge de l’humain consiste à respecter une forme d’altérité. La violence commence dès lors qu’on tâche de réduire et d’assimiler à soi, d’annihiler l’altérité de l’autre. Admettons qu’Averroès soit « dehors » ; ce dehors n’est pas un péril.

Vous montrez, en prenant appui sur la géométrie d’un tableau médiéval, comment se construit dans l’image l’exclusion d’Averroès. Pensez-vous, comme l’historien de l’art Hans Belting, auteur de Florence et Bagdad, Une histoire du regard entre Orient et Occident, que la géométrie est l’un des lieux où se sont rencontrés l’Orient et l’Occident, décidant de deux directions opposées dans l’histoire de l’art ?Effectivement, dans les tableaux que j’analyse, la science de l’époque vient appuyer l’idéologie. Sur la toile de Lippo Memmi par exemple, on repère des cercles, des triangles, des rayons. Tout cela vise à faire de Thomas d’Aquin le point de convergence parfait du savoir divin et du savoir profane. Une force centripète attire la pensée grecque, représentée par Aristote et Platon, vers la figure centrale du saint, tandis qu’une force centrifuge rejette Averroès à la périphérie. Les rayons, c’est-à-dire des lignes droites, veulent donner l’idée de l’héritage direct ; la source grecque et divine de la vérité coulent immédiatement jusqu’à Thomas d’Aquin. On est loin de la courbe, de la sinuosité et de l’accident de l’Histoire réelle. Au sein de cet ensemble de faisceaux qui vient « tisser » le tableau, Averroès est l’exclu, il ne reçoit rien, ne donne rien, c’est l’orphelin stérile. En vérité, l’histoire nous permet de dire que si Thomas d’Aquin est rayonnant, c’est en partie en tant qu’il « resplendit », c’est-à-dire qu’il bénéficie de la lumière que lui renvoie Averroès. La géométrie ici participe du trucage, du travestissement et de cette propagande qui veut tenir Averroès à l’écart de la production du savoir.

Quelle est aujourd’hui l’actualité de la pensée d’Averroès, notamment l’importance de l’imagination et du fantasme dans la constitution de sa pensée ?La doctrine d’Averroès est une théorie de l’image et de l’imagination. Il n’était pas question pour lui de supprimer la pensée individuelle. Si l’intellect est une puissance collective, en elle-même indifférenciée, c’est par nos images que nous nous approprions le savoir. La vie individuelle d’un humain est donc un cheminement qui se fonde sur sa capacité d’imagination, et puisque nous ne pensons qu’à partir de nos images, en nous y appuyant, nous serons ce que nous aurons imaginé. En chacune et chacun, autrement dit, l’image constitue l’interface entre la sensibilité, le monde, et l’universel du concept. Nous nous mouvons dans cet espace-là, entre la possibilité de l’erreur, de l’illusion, de la pathologie, et le succès de la vérité. De ce point de vue, quand on montre un Averroès méditatif et songeur, on le peint dans la posture même qui correspond au cœur de sa philosophie.Je m’intéresse par ailleurs aux rapports entre l’intelligence artificielle et la doctrine d’Averroès. Mutatis mutandis, on peut considérer que les Latins se sont effrayés de la pensée d’Averroès comme aujourd’hui on s’effraie des progrès de l’IA. Devant l’intellect unique, surplombant, autonome, l’individu, fournissant des images, n’apparaissait plus que comme un objet, un instrument, dépossédé du savoir et de la vérité. Il y a là quelque chose à creuser. Averroès n’a rien d’inactuel, décidément.— Jean-Baptiste Brenet, Le Dehors dedans, Averroès en peinture, éditions Macula, 440 p., 520 DH
Propos recueillis par Olivier Rachet