Présentée à Casablanca, sous le commissariat d’Abdellah Karroum, la dernière exposition de Hassan Darsi, « Poem », invite à une relecture d’une œuvre en constante gestation, interrogeant dans son processus transformationnel la place du citoyen-spectateur.
Une dialectique est toujours à l’œuvre dans la démarche créatrice de Hassan Darsi : entre la production d’une pièce et sa réactivation, de même qu’entre le lieu de création et l’espace d’exposition. L’espace Artorium de la Fondation TGCC qui accueille aujourd’hui l’exposition « Poem » ne déroge pas à la règle en présentant d’entrée de jeu deux installations renvoyant à deux temporalités différentes. Face à la réactivation de la maquette Le square d’en bas, réalisée entre 2014 et 2017, et consacrée à l’ancienne Maison Légal Frères et Cie, ancienne usine de transformation du bois fondée en 1921, située face à l’ancien emplacement de l’Atelier de la Source du Lion, le spectateur découvre une installation de plantes vivantes, Sabaar (Agaves), collectionnées par l’artiste dans son atelier de Benslimane. À la destruction du bâtiment que Darsi documentait à travers sa maquette et dont il semblait vouloir contrer la disparition, comme il l’avait réalisé pour le Parc de l’Hermitage, s’oppose la capacité de résistance de plantes devenues métaphores d’un art qui survit à ses ruines, comme l’exprimait Anselm Kiefer. « Ces plantes occupent l’espace avec un certain relief, note le commissaire d’exposition Abdellah Karroum, comme des corps qui se métamorphosent et renaissent de leurs racines ».

Cette métamorphose se perpétue dans la reprise d’anciennes séries : celle des Dents de sagesse ou des Amulettes. Recouvertes de dorures qui, nous rappelle Abdellah Karroum, « prennent la forme de pays cartographiés par le colonialisme », les Dents de sagesse bénéficient d’un nouvel accrochage en suspension, permettant au spectateur de déambuler dans une forêt de symboles faisant écho aux Amulettes et à une nouvelle série de sculptures composée d’amulettes en plexiglas, Sarab / Mirage dans lesquelles se devine la forme du continent africain. « Dans mon imaginaire, précise Hassan Darsi, l’amulette, c’est nous. Nos vies sont perméables aux influences qui nous viennent des plantes, de l’air, de l’espace et du cosmos. » Mais tout l’art de Darsi, constitué d’un aller-retour incessant entre les processus de destruction à l’œuvre aussi bien dans la Nature que dans nos villes et ceux de reconstruction, est de porter la dialectique au cœur même de chaque travail. L’utilisation du plexiglas dans la série Sarab crée un double effet de transparence et d’opacité, invitant le spectateur à se déplacer autour des sculptures afin de discerner la forme du continent africain qui s’évapore aussi vite qu’elle apparaît à nos yeux, comme un mirage. Sans doute le dialogue qui s’opère entre les deux séries Soulèvements et Vestiges est-il exemplaire de ce processus de création transformationnelle : la première série, déjà présentée en partie au Comptoir des Mines de Marrakech dans l’exposition بعبارة أخرى / Autrement dit, en 2024, prend ainsi la forme de tondi colorés réalisés à partir de cubes de bois dont la série des Vestiges présente sur du papier l’empreinte obtenue à partir de leur imprégnation dans des bains d’encre de tampon. Au mouvement entropique des sculptures fait écho une esthétique de la trace, condition sine qua non d’un monde appelé à résister face à toutes les forces de destruction qui le traversent. Au spectateur-citoyen, semble nous dire Darsi, de s’emparer de ces propositions plastiques pour les transformer dans le réel, toujours perfectible. Olivier Rachet
Exposition « Poem » de Hassan Darsi, Espace d’art Artorium Fondation TGCC, Casablanca, jusqu’au 31 juillet 2025





