Amazighes: Au-delà du regard colonial

Loin des parcours muséographiques conventionnels qui figent les civilisations non-occidentales  dans un éternel passé ethnographique, l’exposition « Amazighes : cycles, parures, motifs », fruit d’une  collaboration entre le Mucem et la Fondation Jardin  Majorelle de Marrakech, propose une lecture dynamique où l’identité amazighe apparaît dans toute  sa complexité. 
Marseille devient l’épicentre d’une réflexion anthropologique passionnante. L’exposition  « Amazighes » opère, dès l’entame, une rupture terminologique fondamentale. L’abandon du terme  « Berbère » — dérivé étymologique de « barbaros » désignant l’étranger incompréhensible — au  profit de l’endonyme « Amazighes » constitue bien plus qu’un ajustement sémantique. C’est un geste  lexical qui réaffirme le droit imprescriptible des peuples à l’auto-désignation. « Imazighen », pluriel  d’Amazigh, porte en lui la notion d’hommes libres ou nobles, marquant ainsi un acte de  réappropriation identitaire que les commissaires Salima Naji, architecte-anthropologue, et Alexis Sornin, directeur des musées Yves Saint Laurent  Marrakech, ont choisi de célébrer. Comme le souligne Salima  Naji : « Aujourd’hui on ne dit plus « Esquimau », on dit « Inuit » : il s’agit pour les peuples de se  nommer par des noms qu’ils ont choisis eux-mêmes ». Ce choix participe à une éthique  muséographique qui restitue aux peuples la souveraineté sur leur représentation, libérée des  projections occidentales qui l’ont longtemps enfermée dans des catégories réductrices. La structure même de l’exposition, qui rassemble plus de 150 objets venus du Maroc, d’Algérie, de Tunisie et des régions sahéliennes, échappe à la linéarité chronologique qui caractérise  habituellement la présentation des cultures non-européennes. Plutôt qu’un récit rectiligne — des  origines à la modernité — le parcours se déploie en constellations thématiques qui s’interpénètrent.  Cette organisation spatiale reflète une conception cyclique du temps propre aux sociétés amazighes,  où le retour saisonnier prime. La scénographie conçue par Claudine Bertomeu matérialise cette approche conceptuelle. Les  espaces d’exposition, délibérément perméables, permettent au visiteur d’établir des connexions visuelles entre les différentes sections. Cette porosité spatiale invite à une déambulation affranchie des contraintes habituelles, où chacun élabore son propre parcours selon ses affinités. Les séquences  temporelles se télescopent, faisant dialoguer objets patrimoniaux et créations contemporaines dans  une même sphère sensorielle.  La proposition de Salima Naji et Alexis Sornin pulvérise également l’illusion d’une culture amazighe monolithique. Elle révèle la  diversité des expressions culturelles issues des différentes régions du Maghreb et du Sahel,  interrogeant ainsi la pertinence même d’une catégorisation homogénéisante.  

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Vue de l’exposition « Amazighes : cycles, parures, motifs », au Mucem, fort Saint-Jean, Scénographie de Claudine Bertomeu,
Marseille, 2025. © Julie Cohen, Mucem

Matrice symbolique La section Tamghart (Le féminin) inaugure le parcours de l’exposition par la célébration des  déesses-mères et de la matrice féminine. Viennent ensuite les espaces consacrés au « cercle  protecteur invisible », où les motifs ornementaux gravés sur le bois des portes et les tentures  murales obéissent à une logique apotropaïque — destinée à conjurer le mauvais sort et protéger  l’espace domestique des influences néfastes. Au cœur du parcours se dessine le cycle de la vie. Les  variations saisonnières et les étapes de l’existence sont inscrites dans les objets du quotidien. « Amazighes » révèle comment la cyclicité naturelle — phases lunaires, renaissance printanière, moissons — orchestre les savoir-faire féminins du tissage, de la poterie, des tatouages au henné,  sans oublier l’orfèvrerie masculine. Face aux théories réductrices qui ont longtemps interprété ces pratiques comme de simples  superstitions, l’exposition restitue leur complexité philosophique. Elle montre comment ces  dispositifs symboliques articulent une véritable cosmologie où les signes matériels servent de médiation entre le visible et l’invisible.  La section Un patrimoine démembré confronte le visiteur aux mécanismes d’appropriation  culturelle qui ont progressivement vidé les objets amazighs de leur substance symbolique.  L’exposition retrace comment l’engouement occidental pour l’esthétique dite « berbère » a conduit à  une extraction systématique des biens culturels de leur contexte originel. En valorisant uniquement cette dimension esthétique des artefacts amazighs, le regard occidental les a simultanément élevés au  rang d’objets d’art et amputés de leur complexité fonctionnelle et symbolique. Mais l’exposition refuse de s’enfermer dans une posture accusatoire ou nostalgique. Sa section finale Réinventer témoigne de la vitalité persistante de la culture amazighe contemporaine. Des  œuvres contemporaines ponctuent le parcours, montrant un héritage qui, loin de s’être fossilisé, se réinvente constamment en s’adaptant à de nouveaux supports et contextes. Ainsi l’œuvre d’Amina Agueznay, qui par sa collaboration avec des tisseuses traditionnelles, tisse des liens entre patrimoine et  création contemporaine. Ou encore celle de Farid Belkahia, dont « La Main », peinte au henné, rend  hommage aux traditions de tatouage. 

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Vue de l’exposition « Amazighes : cycles, parures, motifs », au Mucem, fort Saint-Jean, Scénographie de Claudine Bertomeu,
Marseille, 2025. © Julie Cohen, Mucem

Vers une muséographie décoloniale ?Les plus de 150 objets exposés par le Mucem transcendent la simple contemplation esthétique à laquelle le regard occidental les avait réduits. Chaque fibule, chaque poterie, chaque tatouage incarne un nœud de significations sociales, rituelles et philosophiques que l’exposition restitue méticuleusement. L’exposition déconstruit méthodiquement les mécanismes de captation et d’exotisation qui ont longtemps gouverné le regard occidental sur les productions culturelles nord-africaines. « Amazighes » accomplit ainsi un triple déplacement : elle  rompt avec l’ethnographie traditionnelle qui réifie les cultures non-occidentales ; elle dépasse  l’approche purement esthétisante qui réduisait les objets amazighs à leur dimension décorative ; et  elle transgresse la séparation artificielle entre patrimoines historiques et expressions contemporaines. Ce faisant, elle propose un nouveau paradigme muséographique où l’exposition  devient un espace de dialogue interculturel qui reconnaît pleinement les communautés présentées.Basma Mansour

 

« Amazighes : cycles, parures, motifs », au Mucem, fort Saint-Jean, Marseille, jusqu’au 2 novembre 2025.

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Vue de l’exposition « Amazighes : cycles, parures, motifs », au Mucem, fort Saint-Jean, Scénographie de Claudine Bertomeu,
Marseille, 2025. © Julie Cohen, Mucem
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Vue de l’exposition « Amazighes : cycles, parures, motifs », au Mucem, fort Saint-Jean, Scénographie de Claudine Bertomeu,
Marseille, 2025. © Julie Cohen, Mucem
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Vue de l’exposition « Amazighes : cycles, parures, motifs », au Mucem, fort Saint-Jean, Scénographie de Claudine Bertomeu,
Marseille, 2025. © Julie Cohen, Mucem
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Vue de l’exposition « Amazighes : cycles, parures, motifs », au Mucem, fort Saint-Jean, Scénographie de Claudine Bertomeu,
Marseille, 2025. © Julie Cohen, Mucem
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Vue de l’exposition « Amazighes : cycles, parures, motifs », au Mucem, fort Saint-Jean, Scénographie de Claudine Bertomeu,
Marseille, 2025. © Julie Cohen, Mucem